Lieutenant-colonel Thierry FUSALBA : l’EUFOR n’est pas là pour empêcher une contestation des résultats des urnes
Dans
une interview exclusive accordée à mediacongo.net, le lieutenant-colonel
Thierry Fusalba, porte-parole de la Force de l'Union Européenne au Congo
(EUFOR) présente la mission,le mandat et la structure de l'EUFOR. Profitant
de l'occasion mediacongo.net a relayé les questions que la population congolaise
se pose quant à la neutralité de l'EUFOR dans le processus électoral
en cours ainsi que son implication dans la vie sociale.
Pouvez-vous nous résumer la mission et le mandat de l'EUFOR en RDC
et quand s'achèvera t-elle ?
La mission de l'EUFOR en RDC est de contribuer à la sécurisation
du processus électoral en soutien de la MONUC et en liaison avec les
autorités de la RDC.
Cette mission se traduit concrètement par la capacité de l'EUFOR
à mener des actions militaires en différents coins du territoire
pour contrer d'éventuelles perturbations du processus électoral.
Cette mission qui est définie dans un mandat des Nations Unies en la
résolution 1671 précise que la durée du mandat sera de
4 mois à l'issue du 1er tour des élections, c'est-à-dire
c'était le 30 juillet, donc le mandat de l'EUFOR est prévu de
s'achever le 30 novembre 2006.
Quels sont les moyens humains et matériels mis en uvre, parce
qu'on dit que l'EUFOR est constitué de 21 pays ?
D'abord un petit mot sur l'articulation de l'EUFOR. L'EUFOR est articulé
en 3 échelons :
- Un échelon qui se trouve ici à Kinshasa appelé échelon
avancé et qui est installé à N'Djili et Ndolo. Cet échelon
comprend le Quartier Général avec tous les moyens de commandement
et une compagnie espagnole d'intervention immédiate, une compagnie polonaise
chargée de protéger le site de N'Djili et N'dolo, des hélicoptères
allemands, de gros hélicoptères de transport et tous les soutiens
à la logistique nécessaire.
- le deuxième échelon est basé à Libreville au Gabon
où il est en alerte. Il est composé de deux bataillons d'infanterie.
Un bataillon de parachutistes français et un bataillon germano-néerlandais.
Cela fait environ 1400 soldats prêts à intervenir partout en RDC.
- Enfin,le troisième échelon est constitué d'un bataillon
de réserve stratégique, positionné en Europe, en alerte.
Ce bataillon serait engagé en cas de crise très grave.
Avait-on besoin d'une force supplémentaire ? Ne pouvait-on pas renforcer
la MONUC déjà sur place ?
La MONUC a déjà 17.000 soldats qui sont déployés
en RDC, qui fonctionne sur la base des Nations contributrices, comme c'est en
train de se faire pour le Liban. L'ONU dit par exemple qu'on a besoin d'une
force de 15 000 hommes pour une mission et les pays disent ce qu'ils peuvent
donner (50,1 000 ou 2 000,
hommes). Et là en l'occurrence, il semblerait
que la MONUC ne pouvait pas augmenter ses effectifs. C'est ainsi que la MONUC
a demandé le concours de l'EUFOR, c-à-d spécifiquement
ce sont les Nations Unies qui ont demandé à l'Union Européenne
de mettre sur pied une force pour la durée du processus électoral.
Donc nous n'intervenons pas à la place de la MONUC, ni en complément
de la MONUC, mais nous interviendrions en soutien de la MONUC.
Le financement de l'opération étant intégralement assuré
par les Etats membres de l'Union Européenne (par un fonds dédié
aux opérations militaires) Existe-t-il une contrepartie congolaise ?
(si aucune, quelle est donc la motivation de l'Union Européenne dans
cette opération ?)
Non. En effet, le financement de l'opération est assuré intégralement
par les Etats membres de l'Union Européenne par des fonds dédiés
aux opérations militaires. Cette opération ne coûte pas
un centime à la RDC. Non seulement elle ne coûte rien au peuple
Congolais, mais en plus elle lui rapporte indirectement ; par exemple, sur le
site de Ndolo, il y a 60 contrats qui ont été passés avec
les sociétés congolaises. Il y a 2 000 000 de dollars qui ont
été investis par l'EUFOR : au niveau de Kinshasa ça va
de l'entretien à la construction en passant par les conducteurs de véhicules.
On emploie environ 200 personnes actuellement. Tout cela ne coûte rien
au peuple congolais. Mais en plus, l'EUFOR investit dans l'économie congolaise.
L'EUFOR a entre autres comme mission d'eviter une mauvaise réaction
des perdants''. Mais où est donc la place laissée à une
contestation populaire qui est l'essence même de l'expression démocratique
? Cette mission ne justifie-t-elle pas le sentiment populaire kinois que l'EUFOR
est là pour soutenir certains choix politiques de l'occident ?
C'est le cur du sujet, car énormément de choses sont dites
et qui sont fausses ; sans doute, on s'est mal exprimé ou on a été
mal compris. L'EUFOR n'est pas là pour empêcher une contestation
des résultats ; il est bien évident que le fait de contester des
résultats avec lesquels on n'est pas d'accord est un droit de chacun.
L'EUFOR est là dans le cas où ces contestations ne suivraient
pas une voie légale, où certains seraient tentés d'utiliser
la violence, et pour nous la violence, c'est le cas d'extrême violence,
où ni la police, ni les Forces Armées de la RDC(FARDC), ni la
MONUC n'arriverait à maintenir l'ordre.
Mais nous n'interviendrons qu'au cas où la MONUC demanderait l'aide
de l'EUFOR et nous ne pouvons intervenir qu'au 4ème rideau après
la Police nationale, les Forces Armées de la RDC, la MONUC. L'EUFOR n'est
pas là pour mâter les manifestants. Ce n'est pas notre mission,
nous n'interviendrons qu'au 4ème rideau après la police, les Forces
Armées de la RDC et la MONUC, sur demande de la MONUC et contre les actes
de gravité et d'une extrême violence. Vous avez vu notre armement,
ce n'est pas de nature à maintenir l'ordre dans la foule.
Comme nous le montre l'actualité de la semaine, la présence de
différents groupes armés à l'Est du pays et dans l'Ituri
constitue une vraie menace au processus électoral. L'EUFOR ne pourrait-elle
pas justement se déployer à l'Est afin d'aider la MONUC et les
FARDC d'éradiquer cette menace ?
Ce n'est pas notre mission parce que la MONUC ne nous l'a pas demandé.
Lorsque l'Union Européenne a été sollicitée pour
intervenir en RDC, la MONUC a dit :
" J'ai dans l'Est du pays 15.000 soldats qui y sont déployés,
donc je n'ai pas besoin de l'intervention de l'EUFOR dans cette zone-là
; je préfère que vous soyez en alerte pour intervenir dans les
zones où j'ai moins de personnes ". Donc, s'il était décidé
d'engager l'EUFOR dans l'Est du pays, ça ferait partie d'une autre résolution
et ce serait une autre mission. Donc nous ne pouvons pas décider d'intervenir
nous-mêmes. C'est très important, et il faut le dire aux gens,
même si l'EUFOR avait envie d'intervenir, tant qu'elle ne sera pas sollicitée
par la MONUC, elle ne pourra pas intervenir. C'est ça les termes du mandat.
Donc l'EUFOR ne pourra jamais intervenir à la demande de l'Etat Congolais
?
Bien sûr que non. L'EUFOR n'est pas au service ni d'un parti, ni d'un
candidat, ni d'un gouvernement. L'EUFOR est une force neutre, impartiale qui
a été mise au point par l'Union Européenne pour soutenir
la MONUC. Vraiment, nous soutenons la MONUC, c'est-à-dire, encore une
fois si les trois acteurs que j'ai cité : la Police, les Forces Armées
de la RDC, la MONUC n'arrivent pas à maintenir l'ordre, c'est-à-dire,
que plusieurs échelons engagés, c'est que l'engagement de la violence
aura atteint un niveau qui nous demande d'intervenir et nous interviendrons.
Il y a quelques jours, l'organisation Internationale de défense des
droits de l'homme HRW (Human Rights Watch) a demandé au gouvernement
congolais de prendre toutes les dispositions pour arrêter le général
dissident Laurent Nkunda. Quelle serait la réponse de l'EUFOR si le gouvernement
congolais demandait l'aide pour cette mission ?
Dans notre mandat, nous ne pouvons pas intervenir nous-mêmes ou sur demande
d'un gouvernement, seulement si c'est la demande de la MONUC.
Pourquoi avoir choisi Kananga pour le premier déploiement en dehors
de la capitale ? Y avait-il une menace particulière ? D'autres déploiements
à l'intérieur du pays sont-ils prévus ?
D'abord, pourquoi avoir été en dehors de Kinshasa ? Nous avions
prévu dès l'arrivée, l'exercice en dehors de Kinshasa pour
deux raisons :
- d'abord pour nous faire connaître à la population en dehors de
Kinshasa, et on doit savoir que l'EUFOR n'est pas une force qui est faite seulement
pour intervenir dans la capitale. C'est souvent un reproche qu'on nous fait
: " D'ailleurs, que vous, vous êtes seulement dans la capitale, vous
n'allez jamais ailleurs ;
- deuxièmement, il fallait être visible en dehors de Kinshasa,
on devait porter la bonne parole en dehors de Kinshasa, et il fallait également
tester nos capacités de déploiement dans le cas d'exercices, si
un jour on devait intervenir, on ne pourrait pas avoir des problèmes.
On a étudié un peu toutes nos zones et schématiquement
le Bas-Congo, l'Equateur, c'était trop près pour une projection
depuis Libreville. Le Katanga avait nécessité l'engagement des
moyens trop importants, cela nous a coûté trop cher, et le Kasaï
se trouvait être au mieux du dispositif. C'est vrai que la situation s'y
prêtait et aussi la situation était calme. On a estimé que
ça ne serait pas une provocation d'aller dans cette zone-là sous
réserve qu'on prenne la peine d'expliquer aux gens que c'était
un exercice et qu'on ne resterait que quelques jours, et qu'on ne venait pas
là pour intimider les gens. Nous sommes allés sur place, nous
avons expliqué aux gens, le Général lui-même a parlé
et on ne les a pas peut-être convaincus mais, en tout état de cause,
beaucoup de gens ont compris que l'EUFOR n'était pas une force d'occupation
et ils ont même été très surpris quand nous sommes
repartis."
De toutes les façons, où que nous aurions commencé, on
nous aurait posé la question : " Pourquoi ici, pourquoi là-bas
". On a fait un choix sur Kananga et on en est satisfait, le message est
passé. Dans l'avenir, on va certainement renouveler l'expérience
ailleurs.
En attendant une éventuelle intervention, quel est le quotidien des
troupes basées à Kinshasa (et Kananga) ?
A Kananga, il n'y a plus de troupes. Et à Kinshasa, l'Etat-Major travaille
sur ce qu'on appelle " Le plan d'intervention ". Ce plan consiste
à suivre la situation, à mener des opérations de renseignements
(des avions et hélicoptères qui survolent) et aller devant la
population et lui expliquer. Quant aux troupes qui sont au Gabon, elles s'entraînent
tous les jours pour être prêtes. Mais présentement, nous
sommes dans une démarche d'explication, on essaie d'aller vers la population,
de contacter les leaders politiques, de rencontrer les prescripteurs d'opinions.
Y a - t- il dans votre plan, un volet social pour cette population meurtrie
par plusieurs années de guerre ? Si oui, pourriez-vous nous en énumérer
quelques - uns ?
On fait des actions similaires, mais on est un tout petit peu coincés
par deux choses :
- la première, c'est qu'il n'y avait pas un budget dédié
aux actions civilo-militaires, on a été obligé de le demander
à Bruxelles, qui d'ailleurs nous l'a accordé ;
- deuxièmement, on est pris par le temps parce qu'on ne reste que quatre
mois. Si on engageait de grands chantiers, ça prendrait énormément
de temps. Nous faisons donc ce qu'on appelle le QIP(Quick Impact Poject), projet
à réalisations immédiates, qui se matérialise par
des actions dans différentes écoles, donner l'immobilier, distribution
des vêtements, distribution des médicaments à Kananga notamment
; Nous menons de petites actions comme ça pour essayer de soulager la
population qui vit dans une pauvreté extrême.
Que prévoit l'Union Européenne pour la continuité
de la coopération avec la RDC après le 30 novembre ?
Je ne suis pas en mesure de répondre, et vous savez qu'à partir
du 30 novembre, l'EUFOR est prévu de rentrer, ce qui veut dire que si
on veut garder l'EUFOR, il faudrait un nouveau mandat des Nations Unies. L'EUFOR
est le volet militaire de l'intervention de l'Union Européenne qui a
investi dans le processus électoral, et reste l'EUPOL, EUSEC.
Il ne faut pas croire que le désengagement de l'EUFOR est le départ
de l'Union Européenne, c'est juste le départ d'un volet militaire
de l'Union Européenne. L'Europe soutiendra toujours la RDC, car la stabilité
de l'Afrique dépend de celle de la RDC. Et la stabilité de l'Afrique
est sérieusement prise en compte par l'Europe, car avec la mondialisation
il y a des implications économiques et donc un impact sur la stabilité
de l'Europe.
Parlons parité y a - t - il des femmes dans la mission EUFOR en RDC
? jouissent - elles d'un statut spécial ou partagent - elles les mêmes
conditions de vie que leurs collègues masculins dans le camp ou sur le
terrain ?
Il y en a mais pas beaucoup. La mixité dans les armées en Europe,
notamment en France est un phénomène récent. Les femmes
sont de plus en plus attirées vers l'armée, mais elles perçoivent
la vie différemment, elles ont toutes le désir de fonder une famille.
Les femmes jouissent du même statut que leurs homologues masculins, par
exemple pour ce qui concerne la rémunération, la promotion, des
avantages divers. Mais, toutefois, il y a quelques aménagements dans
les commodités sur le terrain, les femmes logent dans des chambres à
part, ont des sanitaires à part. Par contre, pour l'unité étrangère
espagnole, les femmes et les hommes logent dans les mêmes tentes.

Interview réalisée par Oscarine Yawadio 16/08/2006
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