Lundi 8 octobre dernier, députés et sénateurs ont été
informés des résultats du forum national sur la décentralisation
tenu du 3 au 5 octobre dernier au Grand Hôtel Kinshasa. Au cours de cette
" séance académique " de restitution, quelques intervenants
ont présenté, en guise d'introduction, leurs visions de la décentralisation.
Parmi eux, le sénateur Jacques Mbadu Nsitu, ancien gouverneur du Bas-Congo.
Son exposé intitulé " Problématique du découpage
territorial de la RDC :
Opportunité et avantages - faiblesses - avis et considérations
" a retenu l'attention de l'auditoire et continue à susciter des
commentaires dans les milieux intéressés. Voici, ci-dessous les
points saillants de cette démonstration magistrale faite à la
tribune de la salle de congrès du palais du peuple.
C'est donc avec plaisir et grand intérêt que nous avons accepté
de prendre la parole du haut de cette tribune pour tenter d'apporter notre modeste
contribution à la Problématique de la Décentralisation
dans notre pays.
Notre exposé de ce jour s'articule autour de trois axes principaux :
Premièrement, nous allons démontrer l'opportunité et les
avantages du Découpage Territorial de notre pays. Deuxièmement,
nous nous attarderons sur ses faiblesses. Troisièmement enfin, nous vous
donnerons nos avis et considérations sur le Découpage Territorial
tel qu'envisagé dans notre Pays.
Opportunité et avantages du découpage
De prime abord, nous dirons que le découpage territorial de la RDC est
une opportunité et offre des avantages si l'on prend en compte les dimensions
continentales de notre pays qui se situent à 2.345.410 Km².
Plusieurs pays, moins vastes que le nôtre, ont recouru à cette
technique pour une meilleure gestion de leur espace national.
A titre d'exemple, nous citerons : La France qui, avec 550.000 Km², environ
quatre fois moins que la RDC, est découpée en 100 Départements
ou provinces, en 341 Arrondissements ou territoires, en 4.039 Cantons ou Secteurs/Chefferies
et en 36.782 Communes ou Groupements. L'Allemagne qui, avec 357.050 Km²,
environ sept fois moins que la RDC, moins vaste que la province de l'Equateur
qui mesure (403.282 Km²), est pourtant découpée en 16 Régions
ou Länder ou Provinces, en 26 Districts ou Territoires et en 16.127 Communes
(Secteurs ou Chefferies).
Vu sous cet angle, la Décentralisation a l'avantage de rapprocher l'administration
de l'administré, d'associer les communautés de base dans la gestion
de la cité à travers des organes élus, dotés des
pouvoirs spécifiques propres dans des matières telles que définies
dans la Constitution.
Sans pour autant énerver votre savoir et vos connaissances, car nous
savons que vous le savez bien, mais ici, il s'agit d'un simple rappel.
Des chiffres qui interpellent
La Province Orientale actuelle, la plus vaste de notre pays avec ses 503.293
Km², est aussi vaste qu'un pays comme l'Espagne et dépasse de loin
le Cameroun (475.442 Km²), la Suède (449.964 Km²).
Les Provinces du Katanga et de l'Equateur, avec respectivement 496.877 Km²
et 403.282 Km², sont de loin plus étendues que : le Japon (377.801
Km²) ; la Côte d'Ivoire (322.462 Km²) ; l'Italie (301.278 Km²).
Le Bandundu, qui a 295.580 Km², supplante le Royaume Uni (244.100 Km²)
; la Roumanie (237.500 Km²).
Le Kasaï Oriental, le Kasaï Occidental et le Maniema, avec respectivement
169.886 Km², 156.967 Km² et 132.250 Km² de superficie sont plus
vastes que les pays suivants : la Corée du Nord (120.538 Km²) ;
la Corée du Sud (99.221 Km²) ; le Portugal (92.072 Km²).
Le Sud-Kivu, le Nord-Kivu et le Bas-Congo avec respectivement 69.130 Km²,
59.483 Km² et 53.920 Km² dépassent largement les Pays-Bas (34.182
Km²) ; la Suisse (41.418 Km²) ; la Belgique (30.518 Km²).
La ville de Kinshasa est, avec ses 9.965 Km², 3 fois plus étendue
que le Luxembourg (2.586 Km²).
Avec toutes ces données, nous ne pouvons que soutenir l'opération
du découpage de notre pays qui, à nos yeux, est une opportunité,
car elle vise à corriger la situation qui fait de la RDC un pays aux
provinces trop vastes, difficilement gérables et a l'avantage de rapprocher
les gouvernés des gouvernants.
Toutefois, cette opportunité présente des faiblesses dans la mesure
où le découpage actuel, qui serait concrétisé dans
les 24 mois à venir, a pour socle la transformation des anciens Districts
en Provinces, excepté le Bas-Congo.
Nous avons l'impression que l'on n'a pas tenu compte des critères objectifs
de viabilité des nouvelles Provinces à créer.
En effet, il n'y a eu ni recensement des populations, ni consultation préalable
des populations concernées, ni inventaire des ressources disponibles
dans chaque province à créer, ni consolidation du sentiment du
vouloir-vivre collectif, ni formation des experts et animateurs de la Territoriale.
Bien plus, on n'a pas non plus tenu compte des infrastructures administratives
; du redéploiement des fonctionnaires ; des moyens financiers à
mobiliser pour appliquer la décentralisation ; des textes réglementaires
; du renfoncement des capacités de gestion.
Cela a pour conséquence, certaines provinces à créer manquent
presque de tout.
Quid des critères ?
Nous nous demandons alors si le seul critère qui consiste à faire
des anciens Districts des Provinces suffit pour asseoir le découpage
territorial. Même là, il y a à redire dans la mesure où
la Province Orientale, la plus vaste des 11 Provinces du pays, ne sera découpée
qu'en quatre Provinces. Le Katanga, avec une superficie de 496.877 Km²
et 8.949.000 habitants, n'alignera que quatre provinces alors que celle de l'Equateur
avec 403.292 Km² et 6.414.000 habitants en disposera cinq. L'actuelle province
de Bandundu, avec 295.580 Km² et 7.018.000 habitants, ne sera subdivisée
qu'en trois provinces au même titre que le Kasaï Oriental deux fois
moins étendu (169.886 Km² et 5.421.000 habitants).
Nous constatons que la superficie de la nouvelle Province du Kasaï Oriental
créée avec ses 9.481 Km², est moins étendue que la
ville-province de Kinshasa qui a 9.965 Km² et entre plus de 5 fois dans
la Province actuelle du Bas-Congo qui, elle, a 53.920 Km².
D'autre part, la configuration de certaines nouvelles provinces créées
repose sur des critères purement ethniques.
A titre illustratif, nous citerons certains cas qui ne manquent pas d'intérêt.
Il s'agit notamment des provinces ci-après : le Kasaï Oriental est
exclusivement pour les Baluba ; le Kabinda pour les Basonge ; le Sankuru pour
les Batetela ; le Kasaï Occidental pour les Lulua ; le Nord-Oubangi pour
les Ngbandi et nous en passons
Comme nous l'avons démontré, si le découpage est une opportunité
et offre des avantages à même de favoriser le développement
dans notre pays, cette projection ne semble pas régler la problématique
de la gestion territoriale du pays, au contraire, elle crée plus des
problèmes qu'elle n'en résout.
Ce qui est sûr, c'est que dans la mesure où l'on n'a pas pris en
compte des critères objectifs pour découper certaines provinces,
il va inévitablement se poser des problèmes dans l'application
du processus.
Cela est d'autant plus vrai que la décentralisation elle-même est
un processus assez compliqué qui nécessite un réaménagement
légal important.
Une bonne dizaine de lois constituant l'armature légale doivent être
prises et avec elles des mesures d'application.
Nous ne vous apprenons rien si nous vous disions que plusieurs de ces lois sont
déjà sujettes à controverse avant même d'être
élaborées, votées et promulguées.
Des dispositions constitutionnelles comme celles de l'article 175 portant sur
la rétrocession aux provinces ou la retenue à la source de 40%
des recettes à caractère national donnent lieu à des interprétations
contradictoires dont voici quelques-unes :
A ce sujet, dans les provinces actuellement appelées ''G3'', à
savoir les provinces du Bas- Congo, du Katanga et la ville de Kinshasa, certains
crient haut et fort que ces 40 % concernent bel et bien les recettes perçues
dans les provinces.
Par contre, dans les 8 autres provinces appelées ''G8'', d'autres déclarent
qu'il s'agit de 40% des recettes produites dans l'ensemble du pays et qu'il
faut rétrocéder équitablement à toutes les provinces.
Que dire des recettes de grandes entreprises dont la répartition est
aussi querellée. En effet, certaines sociétés payent leurs
impôts à Kinshasa alors que les richesses ont été
créées dans plusieurs provinces à la fois. C'est le cas
de la SNEL, la REGIDESO, la SNCC, la RVA, l'ONATRA, etc.
La rétrocession des recettes des pétroliers producteurs au Bas-Congo
présage des violents orages en perspective.
Il en est de même des recettes issues des transactions douanières
à l'import comme à l'export qui bénéficient aux
provinces du Bas-Congo et du Katanga alors qu'elles ne sont ni consommatrices
finales des marchandises importées ni productrices des biens exportés.
Il faut trouver la meilleure interprétation possible afin d'éviter
des disputes interminables. La route est donc, vous en conviendrez avec nous,
semée d'embûches. Il nous faut trouver des mécanismes pour
contourner ces difficultés et trouver des réponses adéquates.
En conclusion, quels sont nos avis et considérations sur ce thème
?
Sinon que le découpage territorial de la République Démocratique
du Congo est une très bonne chose, nous devons le concrétiser
avec beaucoup de volonté politique, mais, s'il vous plait, progressivement,
méthodiquement et en nous dotant d'un agenda réaliste et bien
réfléchi sans pour autant aller en l'encontre des prescrits de
la Constitution en la matière.
La finalité est que notre pays, aux dimensions continentales, soit administré
de façon optimale.
Le découpage ainsi pensé est une exigence de bonne gouvernance.
C'est pourquoi, nous sommes d'avis, avec d'autres, qui estiment que ce découpage
doit se faire de façon rationnelle avec la mise en place, outre de la
loi sur la Décentralisation, de l'ensemble de l'arsenal juridique y afférent
ainsi que de tous les mécanismes de transfert effectif de compétences
du pouvoir central au pouvoir provincial, du pouvoir provincial aux entités
territoriales décentralisées.
Le temps est le maître d'uvre qui guérit toutes les blessures
causées par les insuccès temporaires, nivelle les inégalités
sociales, redresse les injustices et les imperfections humaines.
Tout ce qui se fait contre le temps est souvent destiné à échouer.
Rien n'est donc impossible avec le temps.
Aucun succès permanent n'est possible sans introspection et correction
des erreurs.
Certes, une sagesse populaire dit, nous citons : " rien ne sert de courir,
il faut partir à temps ". Fin de citation. Aucun pays ne s'est construit
en un jour, mais il faut toujours commencer quelque part et tenir compte du
temps.
Pourquoi ne pas commencer par rassembler toutes les données démographiques
de la RDC avant d'envisager tout découpage ? Cela nous permettrait de
connaître le nombre d'écoles maternelles, primaires et secondaires,
le nombre d'hôpitaux à construire dans chaque province pour un
développement équilibré de tous !
Pourquoi ne pas nous doter d'abord de tout l'arsenal juridique et économique
qui doit accompagner la loi sur la décentralisation avant d'aller plus
loin ?
Pourquoi ne pas commencer par recréer l'Ecole Nationale d'Administration,
" ENA " en sigle, qui pourrait servir de creuset à la formation
des Cadres Administratifs et Territoriaux de notre pays afin de mieux asseoir
notre décentralisation ?
Pour ce faire, compte tenu de toutes les insuffisances et déficiences
graves constatées actuellement. Le PNUD dans sa note d'orientation lors
du Forum National sur la Décentralisation tenu à Kinshasa du 03
au 05 octobre 2007, conseille, nous citons : " Il serait plus prudent de
programmer la mise en place des nouvelles provinces à partir de la nouvelle
législature (en 2011). Car, la mise en place des nouvelles provinces
dans deux ou trois ans, soit deux ans avant le renouvellement des mandats des
députés provinciaux, est contreproductive et coûteuse.
Il serait plus réaliste de démarrer les nouvelles provinces au
moment de la deuxième législature ; entre temps le Gouvernement
Central et les Gouvernements Fédéraux concernés prendront
des dispositions spéciales pour créer les conditions matérielles
(bâtiments, infrastructures d'accès à certains chefs-lieux,
etc.) pour accueillir les nouvelles provinces " Fin de citation.
Ne faisons donc pas une décentralisation dans la précipitation.
Évitons de nous engager dans un précipice sans fond au risque
de revivre la situation de notre pays après son accession à l'indépendance.
Aujourd'hui, nous avons la possibilité de nous donner les meilleures
chances de succès et prendre le plus bel élan pour bâtir
un pays plus beau qu'avant que nous léguerons à notre postérité
pour toujours.