
Afrique
L’histoire contemporaine de l’Afrique subsaharienne est souvent lue à travers le prisme réducteur de conflits ethniques ou de faillites étatiques internes. Pourtant, derrière les tragédies qui ont endeuillé la région des Grands Lacs dans les années 1990 — du génocide des Tutsis au Rwanda à la chute du régime de Mobutu au Zaïre — se cache une autre vérité, plus sombre : celle d'un antagonisme féroce entre puissances occidentales, où les populations africaines ont servi de variables d'ajustement. Entre la hantise française de perdre son « pré-carré » francophone et le pragmatisme cynique des Anglo-saxons, la région est devenue le théâtre d'une guerre d'influence par procuration.
La « guerre de Mitterrand » : L'obsession du pré-carré face au spectre anglo-saxon
En octobre 1990, lorsque le Front patriotique rwandais (FPR) — un mouvement majoritairement tutsi, anglophone et basé en Ouganda — lance son offensive contre le régime de Juvénal Habyarimana, la réaction de Paris ne se fait pas attendre. Pour le président François Mitterrand, l'analyse n'est pas humanitaire ou démocratique, elle est strictement géopolitique : « Il faut stopper l’influence anglo-saxonne », s'exclame-t-il.
Dès lors, la France s’embourbe dans un soutien aveugle et inconditionnel au régime rwandais. Cette inclinaison devient une affaire personnelle pour le chef de l'État, une véritable « guerre de Mitterrand » menée dans l'opacité la plus totale, court-circuitant parfois les canaux démocratiques et gouvernementaux. Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, est écarté des décisions clés, le président communiquant directement avec le chef d’état-major.
Ce parti pris géopolitique aveugle les autorités françaises face à la dérive extrémiste du régime Habyarimana. Entre 1990 et 1994, la préparation du génocide des Tutsis se formalise sous les yeux du partenaire français. Sur le terrain, la complicité est parfois structurelle : des militaires français participent à des check-points où l'ethnie est contrôlée sur les cartes d'identité — un outil qui deviendra l'arme absolue des tueurs en 1994. Les rapports alarmants du général Roméo Dallaire, chef de la MINUAR, sont systématiquement ignorés au Conseil de sécurité de l'ONU, principalement sous la pression de Paris.
Même au plus fort de la tragédie et après, la logique d'affrontement linguistique persiste. L’opération Turquoise, présentée comme humanitaire, servira en réalité de bouclier pour permettre aux forces génocidaires (l'armée rwandaise en déroute et les milices Interahamwe) de se replier vers le Zaïre (actuelle RDC) avec leurs armes, posant ainsi les jalons d'une déstabilisation régionale qui dure encore aujourd'hui.
Le cynisme américain : Le lâchage de Mobutu et le pragmatisme froid
Pendant que la France combat des moulins à vent anglophones, l'attitude de Washington démontre que cette « guerre culturelle » n'existe que dans la tête des dirigeants français. Les États-Unis ne s'intéressent guère au Rwanda en soi ; leur objectif est ailleurs, braqué sur le géant voisin : le Zaïre de Mobutu Sese Seko.
Allié stratégique de l'Occident durant la guerre froide pour endiguer le communisme en Afrique centrale, Mobutu est devenu obsolète après la chute du mur de Berlin. Son régime corrompu et déliquescent agace Washington. Bill Clinton résumera ce sentiment de lassitude avec un pragmatisme désarmant :
« Quand j’étais enfant, Mobutu était au pouvoir ; quand j’étais à l’Université, Mobutu était au pouvoir ; quand j’étais gouverneur de l’Arkansas, Mobutu était au pouvoir ; maintenant que je suis président, il est toujours au pouvoir… »
Le glas sonne pour le « Léopard de Kinshasa » lorsque l'AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo), soutenue par le nouveau pouvoir rwandais du FPR et l'Ouganda, lance son offensive en 1996. Les Américains lâchent définitivement leur ancien protégé. L'épilogue de ce partenariat de trente ans se jouera dans un cynisme absolu, incarné par l'ambassadeur américain Bill Richardson, venu exiger de Mobutu agonisant et acculé une passation de pouvoir rapide et pacifique au profit de Laurent-Désiré Kabila.
Des décennies de conflits entretenus : Le prix de l'ingérence
L'analyse croisée de la tragédie rwandaise et de la chute du régime zaïrois met en lumière un mécanisme dévastateur : l'influence déstabilisatrice des grandes puissances occidentales.
D'un côté, une puissance post-coloniale (la France) prête à fermer les yeux sur les prémices d'un génocide pour maintenir sa chasse gardée linguistique ; de l'autre, une superpuissance (les États-Unis) capable d'utiliser puis de jeter ses alliés au gré de ses intérêts du moment, sans se soucier du chaos institutionnel qui en découle.
Le résultat de ces calculs cyniques et de ces obsessions anachroniques ne s'est pas fait attendre. La fuite des génocidaires rwandais protégés par la France vers le Congo, combinée à l'effondrement de l'État zaïrois précipité par les Anglo-saxons, a allumé la mèche de la première et de la deuxième guerre du Congo. Trente ans plus tard, l'Est de la République démocratique du Congo subit toujours les répliques sismiques de ces décisions prises dans les chancelleries occidentales au début des années 1990. Les pays africains, piégés dans le filet des ambitions étrangères, continuent de payer le prix fort d'une paix confisquée. Nos remerciements à notre expert de l’histoire de la région, M. Charles Lututa, qui nous apporte un éclairage nouveau sur comment les logiques géopolitiques de la guerre froide ont transformé la région des Grands Lacs en un échiquier sanglant pour les puissances occidentales.
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Ils nous font confiance
President Mobutu Sese Seko ( Zaire) , le Président François Mitterran ( France) et le Président Gnassingbé Eyadéma (Togo)