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Pourquoi le Pentagone a-t-il réduit sa liste de religions pour les soldats américains ?

2026-06-10
10.06.2026
2026-06-10
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Le ministère américain de la Défense a annoncé la semaine dernière la suppression de 180 codes d'affiliation religieuse. Les soldats n'auront désormais le choix qu'entre 31 catégories, dont 22 sont chrétiennes. Si le Pentagone présente cette mesure comme purement administrative, elle s'inscrit dans un agenda idéologique porté par le ministre Pete Hegseth.

De 200 à 31. Le Pentagone a décidé de faire un vaste ménage dans les codes d'affiliation religieuse utilisés par l'armée pour recenser le nombre de soldats pratiquants et adapter le corps des aumôniers en conséquence. Parmi les changements : la réduction du nombre de dénominations chrétiennes répertoriées et la suppression de la liste des confessions païennes et d'autres croyances non traditionnelles, comme le déisme, le druidisme ou encore Eckankar, un mouvement religieux syncrétique né dans les années 1960 aux États-Unis.

"Cette réduction du nombre de codes d'appartenance religieuse n'a pas pour but de se prononcer sur la légitimité d'une foi ou d'une croyance religieuse ni de fournir une liste de religions 'officiellement approuvées'", a expliqué le porte-parole du Pentagone, Sean Parnell. "Elle vise à permettre aux aumôniers d'évaluer rapidement la composition religieuse de leurs unités et de déterminer comment structurer leurs ressources afin de répondre au mieux aux besoins des combattants de tous les groupes confessionnels."

"Nous avons rendu les choix relatifs à la 'préférence religieuse' extrêmement difficiles pour une génération qui ne sait pas faire la distinction entre les termes 'protestant' et 'luthérien'", approuve le général de division à la retraite Steven Schaick, ancien chef des aumôniers au sein de l'armée américaine, interrogé par le magazine Air & Space Forces. "De nombreuses recrues sont submergées par les choix religieux lorsqu'elles remplissent leur formulaire d'enrôlement."

Désormais, les soldats américains pourront se déclarer comme "sans religion" ou agnostiques. Parmi les options figurent toujours l'islam, le bouddhisme, le judaïsme, l'hindouisme, le sikhisme ainsi que 22 traditions chrétiennes. Les personnels qui ne s'identifient à aucune de ces catégories pourront cocher la case "autre religion". Près de 70 % des soldats américains se déclarent chrétiens, selon un rapport du Congrès de 2019.

"Vision religieuse étroite"

Mais cette volonté de simplification ne va pas sans résistance et certains groupes minoritaires s'inquiètent d'être invisibilisés par cette mesure présentée comme purement administrative par le ministère de Pete Hegseth.

Interrogé par l'agence Associated Press, le révérend Paul Raushenbush, pasteur baptiste et président de l'Interfaith Alliance, une organisation progressiste, estime que "le ministre Hegseth ne 'rationalise' rien. Il impose une vision religieuse étroite depuis le sommet de la chaîne de commandement. Le premier amendement [de la Constitution des États-Unis] n'autorise pas le gouvernement à établir une hiérarchie des confessions, et il n'autorise certainement pas le Pentagone à décider quelles croyances méritent d'être reconnues."

Le premier amendement consacre la liberté religieuse et interdit l'établissement d'une religion d'État ou la préférence d'une religion sur une autre.

"C'est un doigt d'honneur à la séparation de l'Église et de l'État prévue par la Constitution des États-Unis", s'est également insurgé Michael L. Weinstein, le cofondateur de l'ONG Military Religious Freedom Foundation (MRFF), qui milite pour que chaque soldat puisse pratiquer sa religion sans craindre de discrimination.

À ces critiques s'est ajoutée une vive polémique dans la foulée de la publication de la nouvelle liste, le Pentagone ayant omis d'inclure l'Église mormone parmi les nombreuses confessions chrétiennes, provoquant la colère de plusieurs élus appartenant à cette religion.

"Je trouve cela choquant, non seulement parce qu'il s'agit de ma propre confession et de celle de dizaines de milliers de militaires américains, mais aussi parce que cela va à l'encontre de tout sens de la décence, de notre héritage commun et de notre conviction partagée selon laquelle le gouvernement ne doit pas se prononcer sur les différends doctrinaux qui existent entre des confessions religieuses", s'est notamment indigné dans une vidéo le sénateur républicain Mike Lee.

 

Nationalisme chrétien

Aux États-Unis, certains groupes protestants considèrent la religion mormone, fondée par Joseph Smith en 1830, comme une hérésie, estimant que ses adeptes ne devraient pas être considérés comme chrétiens.

Si le Pentagone a rectifié le tir lundi en publiant une nouvelle liste incluant cette fois l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours parmi les confessions chrétiennes, l'hypothèse d'un ballon d'essai ou d'un clin d'œil envoyé aux franges les plus radicales des évangélistes n'est pas à exclure.

Car depuis ses prises de fonction, "le "ministre de la Guerre", auteur d'un livre intitulé "American Crusade" ("croisade américaine"), invoque régulièrement sa foi chrétienne, a instauré des services de prière mensuels, et cultive sa proximité avec le controversé pasteur évangélique Doug Wilson. Opposé au mariage homosexuel mais aussi au droit de vote des femmes, ce religieux plaide pour l'avènement d'une Amérique chrétienne.

"Pete Hegseth est favorable à une forme de théocratie. Ce qui s'inscrit dans la montée en puissance ces cinq dernières années d'un nationalisme chrétien aux États-Unis. La suppression des codes d'affiliation religieuse peut aussi servir le projet de Pete Hegseth de se débarrasser du 'wokisme' et de tout qui est un peu alternatif", décrypte Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine, chargé de cours à Sciences Po Paris.

"Plus globalement, ce qui compte beaucoup pour lui, c'est l'image de l'armée américaine, une armée hypermasculine et qui rechigne à intégrer, notamment au niveau du leadership, les minorités, les femmes... C'est finalement un retour à l'armée des années 1950", conclut l'expert.

Dernier exemple en date de cet agenda idéologique pas vraiment caché : Pete Hegseth a retoqué la liste de 31 marins devant être promus au rang d'amiral. Neuf noms ont été retirés sans explication. Parmi eux, trois femmes et deux hommes noirs.

"Pendant trop longtemps, nous avons promu un trop grand nombre de responsables en uniforme pour de mauvaises raisons, en nous basant sur leur origine ethnique, sur des quotas de genre", avait déclaré en septembre Pete Hegseth devant des centaines de responsables militaires. Une approche qui a selon lui rendu le Pentagone "moins performant et moins efficace sur le terrain".

 

Grégoire Sauvage
France 24 / MCP, via mediacongo.net
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