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Santé

Guy-Bernard Cadière, un chirurgien belge participe à la lutte contre le viol comme arme de guerre en RDC

2014-06-13
13.06.2014 , Bruxelles
Santé
2014-06-13
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Guy-Bernard Cadière est spécialiste en chirurgie digestive à l’hôpital Saint-Pierre. Depuis 2 ans, il se rend régulièrement dans l’Est de la République démocratique du Congo, à l’hôpital de Panzi, où il aide le docteur Mukwege dans la chirurgie réparatrice des mutilations sexuelles. Il témoigne dans un ouvrage écrit avec son collègue et ami congolais.

C’est l’histoire d’une rencontre entre deux hommes, d’un coup de foudre en amitié. Denis Mukwege est médecin, gynécologue. Il dirige l’hôpital de Panzi, au Kivu, dans l’Est du Congo, une région dont le sous-sol est scandaleusement riche, infestée de groupes rebelles, et où le viol est devenu une véritable arme de guerre. Dans son hôpital, Denis Mukwege pratique la reconstruction des organes génitaux de ces femmes mutilées.

Lors d’un passage à Bruxelles, il rencontre le professeur Guy-Bernard Cadière, chirurgien et expert en chirurgie digestive par laparoscopie. Cette technique permet d’opérer les organes internes sans devoir ouvrir largement le ventre.

Le chirurgien pratique de petites incisions, introduit une mini-caméra et des instruments de chirurgie, et suit l’intervention sur un écran. Denis Mukwege voit immédiatement l’intérêt de cette technique révolutionnaire, et invite Guy-Bernard Cadière à le rejoindre à Panzi.

Depuis, le chirurgien belge se rend une semaine tous les 3 mois à Panzi, avec son équipe, dont son propre fils, devenu chirurgien à son tour. Il explique en quoi consiste son travail.

Quel est l’intérêt de laparoscopie dans le cas de mutilations sexuelles ?

Lorsque le chirurgien a du mal à opérer parce que les lésions sont trop profondes, c’est plus facile pour moi par laparoscopie. Denis s’est donc dit que l’on pourrait opérer "à 4 mains", lui par la voie basse, entre les jambes de la patiente, et puis moi par la voie haute, c'est-à-dire au travers du ventre pour aller de concert disséquer les lésions, se faire une rencontre et reconstruire les tissus délabrés.

Vous souvenez-vous de votre première opération avec le Dr Mukwege ?

C’était l’un des pires cas que nous n’ayons jamais rencontré. La jeune femme, âgée de 24 ans, avait été découverte à l’agonie, le long d’un chemin, par une équipe de l’hôpital. Elle dégageait une odeur insoutenable. En fait, elle avait été violée par des soldats ivres, qui lui avaient ensuite enfoncé un pieu dans le vagin. Le morceau de bois avait totalement arraché le tissu qui sépare le vagin du rectum. Les selles et l’urine s’écoulaient par le même orifice. Les infections avaient entraîné une adhésion des organes les uns aux autres !

Plus le système optique progressait dans son ventre, plus l’étendue du désastre apparaissait… Cette femme n’avait plus qu’un seul trou… un cauchemar... La seule partie intacte de son abdomen était son anus. Nous avons donc étiré son colon jusqu'à le faire sortir par l’anus et l’avons suturé sur sa cuisse. Le tout bien séparé du vagin. L’opération a duré 6 heures. Pendant une dizaine de jours, la jeune femme a été obligée de déféquer via ce tube sur sa cuisse. Puis, après la cicatrisation, nous avons coupé la partie qui dépassait de l’anus : notre patiente avait retrouvé un corps normal.

Qu’est-ce que cela vous inspire en tant que chirurgien, et en tant qu’homme, de découvrir que le viol est devenu dans cette région du monde mais ailleurs aussi une véritable arme de guerre ?

D’abord, en tant que médecin, je constate ce qui se passe. Il ne s’agit pas de "simples" viols commis par des psychopathes qui ont des pulsions sexuelles. C’est un phénomène épidémique, c’est quelque chose d’organisé.

D’abord je constate que, non seulement il y a eu un viol, mais un viol avec extrême violence. Avec des dégâts, des mutilations. Des pieux qui ont percé le vagin et le rectum, des révolvers introduits dans l’anus et on a tiré une balle, des poignards introduits dans l’anus et qui ont tranché le vagin, voilà les lésions que je constate en tant que chirurgien. Et donc la première question pour moi c’est comment réparer la paroi recto-vaginale.

Et puis après, je me demande en tant qu’homme, comment il est possible, en 2014, que des actes d’une telle barbarie soient épidémiques.

On parle de plus de 5 millions de morts dans le Kivu depuis 1994. C’est un génocide de basse intensité. Il n’y a pas un charnier, mais il y a des millions de tombes solitaires. C’est un endroit où il n’y a pas de lois, personne pour les faire respecter, alors les chefs de guerre font ce qu’ils veulent. Ils veulent violer ? Eh bien ils le font ! Et derrière tout ça, il y a des gens qui ont intérêt à ce que l’anarchie règne dans cette "bijouterie à ciel ouvert" qu’est le Kivu.

L’Est du Congo, c’est un "scandale de richesses"... Il y a le coltan, précieux pour nos GSM, il y a le diamant, il y a l’or... Cela se retrouve à la place Vendôme, cela se retrouve dans nos téléphones, il y a toute une chaîne que je ne connais pas, mais qui justifie que l’on extermine culturellement et physiquement toute une population de l’est du Congo.

Dans ce contexte, l’hôpital de Panzi est un îlot de fraternité au milieu d’un cloaque d’horreurs et de violences ?

Oui, c’est peut-être l’origine d’un nouveau monde parce que à Panzi, les gens travaillent, se soignent, se reconstruisent, s’entraident... Ce n’est pas simplement une prise en charge chirurgicale, c’est une prise en charge holistique que le Dr Mukwege a mis en place. Ces femmes réapprennent un métier. Souvent, elles ont été exclues de leur famille.

D’ailleurs, quand le Dr Mukwege a dû s’exiler suite à l’attentat contre lui (le 25 octobre 2012) ces femmes se sont cotisées pour lui payer un billet d’avion de retour. Et quand il est rentré à Panzi, elles ont décrété que désormais, ce seraient elles qui protégeraient leur docteur. Ce jour-là, nous nous sommes rendus compte que ces femmes mutilées, humiliées avaient en quelque sorte pris le pouvoir. Un pouvoir sur elles-mêmes, un pouvoir collectif. Après avoir traversé l’enfer, la première chose dont elles se souciaient, c’était de protéger leur docteur.

Françoise Wallemacq

Denis MUKWEGE et Guy-Bernard CADIERE viennent de publier un livre 'à 4 mains': "PANZI - Au Congo, deux médecins soignent des femmes violées et luttent contre la barbarie" (Éditions du Moment).

Le prix "Solidarité 2014" sera remis au docteur Denis Mukwege par le CHU Saint Pierre et Médecins du Monde le 16 octobre 2014 a l’hôtel de ville de Bruxelles.


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