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Entretien: "La Cenco a pris ses responsabilités", Abbé Donatien Nshole

Entretien: "La Cenco a pris ses responsabilités", Abbé Donatien Nshole 2017-04-05
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L'abbé Donatien Nshole, porte-parole de la Conférence épiscopale nationale du Congo. (© B. Petit)

Inquiet, l'épiscopat catholique, médiateur dans les pourparlers de sortie de crise en RD Congo, fait le constat de l'impasse politique.

Timide circulation automobile, commerces fermés, atmosphère de dimanche matin, présence policière renforcée par endroits, etc. Le centre de Kinshasa faisait grise mine en ce début de semaine, suite à l'appel de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) à une « ville morte », en protestation contre l'échec des pourparlers entre la majorité présidentielle et l'opposition, réunie, pour l'essentiel, au sein du Rassemblement.

À travers la Conférence épiscopale du Congo (Cenco), l'Église catholique, institution respectée en RDC, s'est impliquée dans la recherche d'un accord devant permettre au pays d'organiser, dans un climat apaisé, les élections prévues à la fin de l'année. Mais l'accord, conclu le 31 décembre 2017, à l'issue de plusieurs semaines de laborieuses négociations, tarde à être exécuté.

Le président de la Cenco, Marcel Utembi, signant "l'accord de la Saint-Sylvestre" en sa qualité de témoin (© R. Kitsita Ndong)

Le diable est dans les détails : « l'arrangement particulier » censé définir, étape par étape, la mise en œuvre de ce compromis n'a pas été finalisé. Les uns et les autres campent sur leurs positions. Face à cette situation, la Cenco a mis un terme à sa médiation. L'abbé Donatien Nshole, secrétaire général de la Cenco et porte-parole des évêques, était au cœur de ce dispositif. Répondant à Kinshasa aux questions de J.J. Arthur Malu Malu, il s'exprime ici sur ce blocage qui inquiète des millions de Congolais et fait monter la tension dans le pays.

J.J. Arthur Malu Malu : quel est le bilan de la médiation de la Cenco qui a échoué à faire aboutir l'arrangement particulier ?

Abbé Donatien Nshole : Échec ? Hum… Oui et non. L'accord a été signé et pour ce qui est de l'arrangement particulier, beaucoup de choses sont acquises. L'échec, si échec il y a, concerne les deux points de divergences pour lesquels les principes sont déjà acquis dans l'accord. Par rapport à cela, on a constaté l'intransigeance de chacune des parties. Et la mission de la Cenco n'étant pas l'arbitrage, encore moins de dicter un accord, elle ne pouvait faire mieux que de proposer des solutions médianes. Il suffit que les uns et les autres soient un peu plus responsables pour que l'on boucle tout. La Cenco a pris ses responsabilités et fait des propositions concrètes. Elle aurait sûrement échoué si elle s'était contentée de constater les divergences. Elle a fait plus que cela, mais elle n'a pas été écoutée.

Quels sont les deux points sur lesquels les discussions ont achoppé ?

Le point le plus important du blocage est le mode de désignation du Premier ministre. La majorité présidentielle accepte le principe que le Premier ministre soit présenté par le Rassemblement, mais sur la base d'une liste d'au moins trois personnes. À l'inverse, pour le Rassemblement, il n'est pas question de proposer le nom de plus d'une personne pour ce poste, parce que c'est le Rassemblement qui désigne le Premier ministre. À un moment donné, un évêque a évoqué la pratique de l'Église. En effet, pour la nomination des évêques, le Saint-Siège demande aux diocèses une liste d'au moins trois personnes, selon l'ordre de préséance.

On pensait que cette pratique pourrait inspirer la classe politique, mais le Rassemblement considère que tout recours à une telle solution s'écarterait de l'accord du 31 décembre. Le Rassemblement exploite l'article qui dit que le Premier ministre est présenté par le Rassemblement, alors que la majorité présidentielle exploite un autre article du même texte qui dit que le mode de désignation du Premier ministre doit faire l'objet de négociations dans l'arrangement particulier. Chaque camp a une position tranchée et en fait une ligne rouge. La médiation a fait une proposition médiane, selon laquelle le Premier ministre est nommé par le président de la République, au terme de consultations avec le Rassemblement. Cette formulation a l'avantage de départager les deux camps.

L'accord du 31 décembre est victime de ses propres contradictions…

Je ne vois pas de contradictions. Plusieurs Églises se disent chrétiennes et défendent la Bible. Mais chacune d'elles fait une lecture de la Bible selon sa propre idéologie. Cela ne veut pas dire que la Bible est contradictoire. En réalité, chacun tire la couverture de son côté. C'est juste une question à la fois d'interprétation et d'intérêt.

Serait-il envisageable de faire machine arrière pour rentrer dans le schéma de l'accord conclu en octobre sous la houlette d'Edem Kodjo, qui a assuré la « facilitation » au nom de l'Union africaine ?

Je ne crois pas que cela soit possible. Un autre accord a été signé, avec une valeur ajoutée. Par exemple, le fait que les parties prenantes s'engagent à ne pas toucher à la Constitution, ni par voie référendaire, ni par voie parlementaire, constitue une nouveauté. Le fait qu'on ait clairement dit que le chef de l'État ne se représentera pas est un acquis de cet accord. Et cela n'a pas posé de problème lors de l'élaboration de l'arrangement particulier.

Comment voyez-vous l'issue de cette crise ?

À mon avis, la chose est relativement simple s'il y a la bonne volonté des acteurs. À ce stade, la Cenco ne voit plus ce qu'elle peut encore faire. On a discuté sur les deux points de blocage pendant environ trois mois, sans aucune avancée significative. La Cenco a fait des propositions. Les évêques ont estimé que cela ne servait pas à grand-chose qu'ils laissent leurs brebis dans les diocèses pour attendre indéfiniment des gens qui ne comprennent pas ce qu'ils doivent faire.

Quand les évêques sont allés rencontrer le chef de l'État pour lui faire un rapport sur l'évolution des travaux, ce dernier a demandé si les évêques avaient formulé des propositions de sortie de crise. Le président a estimé que 98 % du travail avait été fait et qu'il pouvait, lui, obtenir facilement les 2 % restants, en partant des propositions des évêques.

Quelles sont ces propositions ?

La première concerne le mode de désignation du Premier ministre et la deuxième le choix du président du Conseil national de suivi des accords (CNSA). L'accord dit que c'est le président du conseil des sages du Rassemblement qui est le président du CNSA. Mais il est vrai que pour y arriver, on avait cherché ce qu'on pouvait donner au patriarche Étienne Tshisekedi. Les délégués de la majorité avaient clairement dit que si ce point ne se rapportait pas à la personne de Tshisekedi, ils n'auraient pas cédé.

Malheureusement, dans l'accord, il n'a pas été fait mention du fait que cette disposition était intuiti personae, et que ce poste a été attribué à la fonction (président du comité des sages). Aujourd'hui, les uns s'en tiennent à la lettre de l'accord, tandis que les autres s'en tiennent à son esprit. La proposition médiane de la Cenco est celle-ci : « Compte tenu de la lettre de l'accord, que ce poste revienne au Rassemblement ; compte tenu de l'esprit de l'accord, la personnalité du Rassemblement qui assumera cette charge doit faire l'objet d'un consensus. »

De quel Rassemblement parlez-vous, sachant qu'il existe désormais deux ailes rivales du Rassemblement, l'une dirigée par Joseph Olenghankoy et l'autre par Félix Tshisekedi ?

Que je sache, il n'y a pas deux Rassemblements, mais deux courants en son sein, autour de la question du CNSA. J'ai parlé avec Olenghankoy, et il ne se dit pas président du Rassemblement. Pour nous, la personne qui engage le Rassemblement auprès de la Cenco est Félix Tshisekedi. N'empêche, nous sommes conscients qu'il y a un courant au sein de cette coalition qu'il doit gérer. Nous recevons les membres de l'autre courant. L'Église tente même de les aider à refaire leur unité.

Le président Kabila consulte avant l'adresse qu'il fera prochainement devant les deux chambres du Parlement. Que doit-il dire, selon vous, pour que la situation s'apaise dans le pays d'ici à la tenue des élections tant attendues ?

Rencontre entre le Président Joseph Kabila et une délégation de la Cenco hier au Palais de la Nation. (© Présidence)

On ne dicte pas au chef de l'État ce qu'il doit dire. Néanmoins, ce que nous attendons de lui, c'est qu'il prenne la mesure de la situation. Ces tergiversations politiques affectent immédiatement l'économie congolaise qui sombre à un rythme inquiétant. La population souffre. Il sait, mieux que nous, que tant qu'on n'aura pas un gouvernement issu de l'accord du 31 décembre, les partenaires économiques seront méfiants et la situation sera davantage malheureuse. Je crois qu'il ne va pas dire : « Ce n'est pas mon affaire, c'est le Rassemblement qui bloque ! ». Il y a là une responsabilité réelle et nous souhaitons qu'il en prenne conscience. Et que sa communication soit dans ce sens.

Cela paraît un peu paradoxal... Le président Kabila n'est pas exempt de tout reproche dans cette crise. Il en est même en partie responsable – les autres aussi. Les élections ne se sont pas tenues dans les délais et son camp s'évertue à bloquer la machine…

C'est vous qui constatez cela. Mais nous savons, quant à nous, qu'il a la solution. Il a tous les moyens de décanter la situation aujourd'hui.

Quand vous l'avez rencontré, a-t-il évoqué la possibilité d'organiser un référendum pour modifier la Constitution afin qu'il soit autorisé à rempiler ?

Jamais il n'a tenu ce discours. Bien au contraire, il s'en tient au strict respect de la Constitution, pour ce qui est notamment des articles verrouillés. Il était clair qu'il n'avait pas l'intention de se présenter à la prochaine présidentielle, comme cela est dit dans l'accord. J'entends des choses que j'entends dans les médias, mais je me demande d'où elles viennent, quand le président lui-même dit le contraire.

Une chose est de dire, une autre est de faire. Ses actes semblent en léger décalage par rapport à son discours…

Pour le moment, le blocage concerne les deux points que l'on connaît. Le reste de l'accord n'est pas mis en cause. En tout cas, pas par lui, officiellement. Pour le reste, on verra bien. Ce qui paraît certain, c'est que d'ici à la fin de l'année, l'électorat sera convoqué pour la présidentielle. On verra à ce moment-là s'il sera candidat ou pas.

Si on invitait la Cenco à se remettre au centre du jeu politique pour faire avancer les 2 % du travail qui reste à finaliser, serait-elle prête à reprendre le fil de la médiation ?

Au stade actuel, il n'y a plus de médiation à faire, dans la mesure où les propositions de la médiation ont déjà été formulées. Mais si d'aventure – et cela serait le scénario le plus intéressant –, les uns et les autres, qui continuent à avoir des contacts, se font des concessions mutuelles ou s'ils acceptent les propositions de la médiation, la Cenco ne refusera pas de revenir pour finaliser les choses.

La Cenco avait parlé à un moment d'un plan B. De quoi s'agit-il et à quelles conditions ce plan, s'il est toujours dans les tiroirs, pourrait être actionné ?

Le contexte était différent. On était dans une situation où on craignait de se retrouver dans l'impossibilité de parvenir à un accord. La Cenco n'a jamais rendu public le contenu de ce plan B. C'est secret. Mais l'accord est là. Ce serait irresponsable de tourner la page de l'accord pour trouver une solution ailleurs.

Quel rôle devrait jouer l'ONU, qui a une importante mission en RDC, dans une éventuelle sortie de crise ?

Mgr Utembi et She Okitundu, Président de la Cenco et facilitateur de l’Accord de la saint Sylvestre, et She Okitundu, Ministre des Affaires étrangères de la RDC, devant le Conseil de sécurité de l'ONU à New York, 21 mars 2017. 

La RDC est un État membre de l'ONU qui est une institution de grande importance. L'ONU a beaucoup contribué à la cause de la paix dans ce pays. Aucune institution n'est parfaite, mais si on mettait les choses dans la balance, le bien que l'ONU a fait, prendrait nettement le dessus sur les erreurs qu'elle a commises. Je me demande si, sans elle, ce pays ne volerait pas en éclats. L'ONU intervient également pour appuyer l'accord qui est l'unique feuille de route réaliste pour sortir le pays de la crise.

La résolution 2348 adoptée la semaine dernière par Conseil de sécurité de l'ONU exhorte les signataires de l'accord à le mettre en œuvre rapidement. Ce sont des mots…

Ils ne peuvent qu'user que de mots à ce stade. La parole n'est pas peu de choses dans la vie d'une personne.

Que pensez-vous de ce morbide match de ping-pong entre le pouvoir et l'UDPS sur les obsèques d'Étienne Tshisekedi mort en février en Belgique et dont la dépouille n'a pas encore été rapatriée du fait d'un désaccord persistant entre les deux camps sur le lieu d'inhumation ?

Je préfère ne pas faire de commentaires là-dessus. Mais nous souhaitons qu'il soit enterré ici au pays, dans les meilleures conditions possibles, parce qu'il le mérite.

Le corps du cardinal Joseph Malula repose dans la cathédrale Notre-Dame, à Kinshasa. A priori, comme le demande l'UDPS, Étienne Tshisekedi pourrait bien être enterré à l'intérieur du siège de son parti…

Je ne sais pas ce que dit la loi sur cette question. Mais à entendre le gouverneur de la ville de Kinshasa, un tel enterrement pour ce qui est de Tshisekedi ne serait pas autorisé. S'agissant du cardinal Malula, il faut toutefois relever qu'il existe des accords entre le Saint-Siège et la République Démocratique du Congo depuis des années. Si des évêques sont enterrés dans leur cathédrale, c'est qu'il y a une tradition qui n'a jamais posé problème. Il y a eu, d'autre part, la construction d'un mausolée pour Laurent Désiré Kabila ; mais il était, lui, un président en exercice. Il ne faudrait pas comparer ce qui n'est pas comparable.

La rue peut-elle avoir le dernier mot si les acteurs politiques ne reviennent pas à de meilleurs sentiments ?

Tout le monde parle au nom du peuple. Mais si le peuple ne se retrouve plus dans les positions des uns et des autres, il n'est pas impossible qu'il s'exprime. L'inconvénient, dans ce cas, serait qu'il n'y ait plus de leaders éclairés et que la population se lance aveuglément dans la rue. Il y a la psychologie de la foule et on risquerait de récolter le contraire de ce qu'on voudrait avoir.

J.J Arthur et Malu-Malu
Le Point / MCN, via mediacongo.net
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