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Syrie : après les frappes, quelles suites politiques et stratégiques ?

Syrie : après les frappes, quelles suites politiques et stratégiques ? 2018-04-16
http://www.mediacongo.net/dpics/filesmanager/actualite/2018_actu/04_avril/16-22/usa_bombardier_18_00001.jpg Damas, Syrie-

Un bombardier de l’US Air Force s’apprête à être séparé d’un avion ravitailleur américain.

Si la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, ont frappé la Syrie, dans la nuit du 14 avril 2018, sous une même bannière, les suites politiques et stratégiques de l’opération divergent désormais pour les trois puissances engagées dans ces frappes.

Pour d’autres pays très attentifs à ces frappes, comme la Turquie, c’est l’occasion de modifier son positionnement.

Pour les États-Unis, un engagement très limité

« Mission accomplie », s’est félicité Donald Trump, quelques heures après avoir annoncé des « frappes de précision » en réponse à l’attaque à l’arme chimique du 7 avril à Douma. « Notre stratégie vis-à-vis de la Syrie n’a pas changé », a affirmé, samedi 14 avril, l’ambassadrice américaine à l’ONU Nikki Haley. « J’ai parlé au président Trump et il m’a dit : “Si le régime syrien utilise encore ces gaz toxiques, les États-Unis seront prêts à dégainer de nouveau” », a ajouté l’ancienne gouverneure de Caroline du Sud. « Quand notre président dessine une ligne rouge, notre président respecte cette ligne rouge. »

Cette rhétorique martiale ne clarifie pas les intentions américaines envers la Syrie, au-delà du double objectif de lutte contre Daech et contre l’emploi de l’arme chimique. L’administration américaine affirme sa détermination à faire avancer le processus de paix de Genève, sous l’égide de l’ONU, tout en rejetant la responsabilité de son blocage sur le régime syrien et la Russie.

Donald Trump, lui-même, montre peu d’intérêt à la recherche d’une solution politique. Le jeudi 29 mars, dans un discours à Richfield, dans l’Ohio, le président proclamait son intention de rapatrier « très bientôt » les 2 000 soldats américains déployés en Syrie et de « laisser les autres (other people) s’en occuper ». Sous la pression du Pentagone, le président a toutefois renoncé à fixer un calendrier de retrait.

En annonçant les frappes, le président américain a appelé les alliés des États-Unis à intensifier leurs efforts pour stabiliser la Syrie, faire partir Bachar Al Assad et faire en sorte que l’Iran ne bénéficie pas des territoires perdus par Daech en Syrie et en Irak, tout en laissant entendre que la contribution américaine au règlement du conflit serait limitée. « Aucune quantité de sang ou de trésor américain ne peut produire une paix et une sécurité durable au Moyen-Orient », a affirmé Donald Trump. « C’est un endroit troublé. Nous essaierons de l’améliorer, mais c’est un endroit troublé. Les États-Unis seront un partenaire et un ami, mais le destin de la région est entre les mains des peuples concernés. »

De leur côté, le nouveau conseiller à la sécurité nationale John Bolton et le secrétaire d’État Michael Pompeo ne s’intéressent à la Syrie qu’à travers le prisme de l’Iran dont ils veulent contenir l’influence, un objectif partagé avec les dirigeants israéliens et saoudiens.

À quelques mois des élections de mi-mandat au Congrès, le président américain semble aujourd’hui plus préoccupé par les retombées de l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur l’affaire russe, les démêlés de son conseil Michael Cohen avec la justice américaine et la sortie du livre de James Comey, l’ex-directeur du FBI, que par la mise en œuvre d’une stratégie cohérente en Syrie.

► Pour la France, compter à nouveau

Emmanuel Macron veut capitaliser sur les frappes pour revenir dans le jeu politique en Syrie. Paris entend renforcer sa posture de gardien de la non-prolifération chimique et nucléaire et se positionner pour jouer les intermédiaires entre la Russie et les États-Unis.

Un projet de résolution en trois volets - chimique, humanitaire et politique –, doit être discuté dans les prochains jours au Conseil de sécurité de l’ONU. Le texte propose de créer un mécanisme d’enquête et d’attribution des responsabilités sur l’usage des armes chimiques dans le pays et demande à la Syrie de coopérer pleinement avec l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) pour mener à son terme le démantèlement de son programme chimique et le faire valider. Dans le domaine de l’aide humanitaire, le texte réclame « un cessez-le-feu durable » et « exige un accès humanitaire sans restriction » partout en Syrie. Enfin, le projet de résolution « exige des autorités syriennes qu’elles s’engagent dans des négociations inter-syriennes » à Genève dans le cadre de la résolution 2 254 qui prévoit l’adoption d’une nouvelle constitution et des élections libres.

Paris dit vouloir profiter de ses relations avec tous les pays concernés pour enclencher une « dynamique collective » en vue d’une « solution politique inclusive », jusque-là bloquée par les vetos de la Russie et les processus politiques concurrents lancés à Astana et Sotchi par la Russie avec la participation de l’Iran et de la Turquie. Dans cette optique, Emmanuel Macron a maintenu un contact régulier avec Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan.

En revanche, les relations se sont dégradées avec les dirigeants iraniens, très irrités par la position française sur le programme balistique iranien et les déclarations sur la « tentation hégémonique » iranienne dans la région. Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a violemment dénoncé, samedi 14 avril, les frappes occidentales en qualifiant Donald Trump, Emmanuel Macron et Theresa May de « criminels » qui « n’obtiendront rien et ne tireront aucun bénéfice » de cette opération. Lors de sa visite à Washingtion, du 23 au 25 avril, le président français aura fort à faire pour obtenir de Donald Trump un engagement substantiel dans la recherche d’un règlement politique en Syrie et pour le maintien de l’accord sur le nucléaire iranien.

► Pour le Royaume-Uni, une décision fragile

Theresa May a justifié la participation britannique à des frappes militaires aux côtés des États-Unis et de la France, en invoquant la nécessité de « protéger des personnes innocentes en Syrie » et d’empêcher « l’érosion des normes internationales »interdisant le recours à des armes chimiques, ainsi que « l’intérêt national » du Royaume-Uni.

La décision de la Première ministre britannique se voulait également une façon d’entretenir la traditionnelle « relation spéciale » entre Londres et Washington et d’affirmer la fiabilité de l’allié britannique au moment où le Brexit alimente les doutes sur le poids de Londres sur la scène internationale. Theresa May a assuré que ces frappes étaient « légales », son gouvernement ayant respecté trois conditions : urgence, absence d’alternative et usage proportionné de la force.

La Première ministre répondra lundi 16 avril devant la Chambre des communes aux critiques des partis d’opposition affirmant que les parlementaires auraient dû être préalablement consultés. Theresa May avait formellement le pouvoir d’engager son pays dans une action militaire sans consulter le Parlement mais depuis l’engagement britannique en Irak, décidé en 2003, une pratique s’est établie, consistant à soumettre les opérations militaires à l’étranger à un vote des députés.

Le pays reste hanté par le déploiement très controversé de troupes en Irak en 2003, aux côtés des Américains, au motif de la présence d’armes de destruction massive qui n’ont jamais été trouvées. En 2014 puis en 2015, les députés avaient donné leur feu vert à la participation à des raids de la coalition internationale menée par les États-Unis contre le groupe djihadiste État islamique en Irak et en Syrie. Le Parlement s’était cependant opposé en 2013 à une action militaire contre le régime de Bachar Al Assad. Selon un sondage YouGov réalisé auprès de 1.600 personnes et publié jeudi 12 avril, 43 % des Britanniques étaient contre des frappes aériennes en Syrie, seulement 22 % y étant favorables.

► Reste la Turquie qui joue sur les deux tableaux

Recep Tayyip Erdogan a qualifié les frappes de réponse « appropriée » aux « attaques inhumaines » menées par le régime syrien et s’est entretenu après les frappes avec Theresa May, Emmanuel Macron et Vladimir Poutine. Autrement dit, la Turquie assume une position de soutien aux puissances occidentales sans contrarier directement la Russie.

Le président turc hait son homologue syrien Bachar Al Assad qu’il a longtemps cherché à renverser en soutenant l’opposition mais sa priorité est aujourd’hui ailleurs, dans la guerre qu’il mène depuis janvier dans le nord de la Syrie contre les milices kurdes (YPG), accusées de n’être que la prolongation des « terroristes » du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan. Dans ce but, il coopère étroitement avec la Russie et l’Iran, alliés du régime syrien. L’opération turque, baptisée « Olive Branch », n’a été rendue possible qu’avec l’accord de Moscou, qui contrôle l’espace aérien dans la zone.

Washington qui s’était appuyé sur la milice kurde syrienne (YPG) pour faire la guerre à Daech en Syrie a vu les combattants kurdes suspendre leur contribution à cette campagne pour combattre les supplétifs syriens de l’armée turque. Qui plus est, l’approfondissement des liens entre la Turquie et la Russie, avec un accord controversé pour l’achat d’un système de défense antimissile, suscite de vives inquiétudes à Washington. Le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, doit se rendre, lundi 16 avril, à Ankara, où il devrait discuter de la Syrie et exhorter la Turquie à abandonner l’accord sur les missiles S-400 russes.

Jusque-là, Ankara a réussi, tant bien que mal, à concilier ses intérêts stratégiques en Syrie avec ses liens institutionnels avec les États-Unis et l’Otan. Une aggravation des tensions entre Moscou et Washington l’obligerait peut-être à choisir son camp.

François d’Alançon
La Croix
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