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Terreur tactique en Ituri ?

Terreur tactique en Ituri ? 2018-07-12
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Manœuvres d’Etats voisins ou du pouvoir, intérêts locaux ou « simple » conflit ethnique… Sur fond de défiance historique entre les communautés hema et lendue, les violences qui ont causé la mort de 260 personnes en mars et le déplacement de milliers de personnes dans l’Est du Congo demeurent nébuleuses.
 
Sur un carré de terre retournée, fane une fleur blanche. Nema Lotsove la ramasse délicatement puis fixe le sol, comme un point d’ancrage qui l’empêcherait de tomber. Chaque jour, elle vient se recueillir sur cette parcelle, à quelques centaines de mètres de sa maison, où quatre de ses enfants sont enterrés dans une fosse commune, avec une trentaine d’autres personnes. Le 1er mars, les assaillants ont surgi, armés de machettes, de lances et de fusils, dans le village de Maze (province de l’Ituri), dans le nord-est de la République démocratique du Congo. Des femmes, des enfants, des personnes âgées, tous ceux qui n’ont pu prendre la fuite, ont été happés par leur folie meurtrière. « C’était en fin d’après-midi, je revenais des champs pour préparer à manger quand nous sommes tombés sur eux, près de la route principale, raconte en ce début juin la mère des jeunes victimes. Mes enfants ont été tués devant moi ».

Entre 2017 et mars, une éruption de violences a ravagé le territoire de Djugu, en Ituri, réveillant jalousies et rancœurs entre les communautés hema et lendue, majoritaires dans la région. Selon les Nations unies, au moins 260 personnes en grande majorité des Hemas - ont été massacrées, des milliers de maisons incendiées, plus de 300 000 personnes ont été forcées de quitter leur foyer pour rejoindre des camps à l’intérieur du pays, ou l’Ouganda voisin, de l’autre côté du lac Albert.

La mort d’un prêtre lendu, décédé alors qu’il rendait visite à des confrères hemas, aurait été l’élément déclencheur, ou peut-être une altercation entre un jeune conducteur de moto-taxi et des militaires… L’enquête revient à chercher dans les cendres d’un brasier la première allumette jetée par un pyromane.

Les deux peuples d’agriculteurs cohabitent, parlent la même langue, mais partagent aussi une histoire d’affrontements sanglants. Entre 1999 et 2003, des dizaines de milliers de personnes sont tuées, alors que le Rwanda et l’Ouganda jouent des tensions en Ituri, soutiennent et arment des milices hemas et lendues pour mener leurs batailles d’influence en RDC. Les collines où se sont déroulées ces atrocités pansaient encore leurs plaies quand celles-ci ont été rouvertes.

Equilibriste

« Les deux peuples se méfient l’un de l’autre, il y a des conflits fonciers depuis longtemps, ainsi que bon nombre d’armes légères qui restent en circulation. Il suffit d’un élément déclencheur, et cela peut prendre de l’ampleur », constate le gouverneur de la province, Abdallah Pene Mbaka, membre du parti au pouvoir (Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, PPRD), assis dans le jardin de son imposante résidence, vêtu d’un boubou bleu pale. Affable, il choisit ses mots avec précaution, tel un équilibriste qui tente de plaire à tout le monde, de ses électeurs aux autorités de Kinshasa. « Je n’ai aucune preuve d’une instrumentalisation », dit-il. A Bunia, la capitale provinciale, l’hypothèse d’un conflit ethnique ne convainc pourtant pas grand monde. Dans ce gros bourg d’apparence paisible, où les ruelles de terre détrempées par les pluies s’articulent autour d’une route goudronnée bordée de cafés et de petites boutiques, les intérêts commerciaux sont en majorité aux mains des Hemas. Les disparités économiques, les disputes pour les terres arables convoitées ont, depuis longtemps, exacerbé les replis identitaires. Mais cette soudaine explosion de haine pose question, ainsi que le fait qu’elle ait cessé aussi abruptement qu’elle avait commencé, comme si quelqu’un avait le pouvoir, avec des mots ou de l’argent, d’y mettre un terme.

Selon des témoins, des attaques ont aussi été coordonnées avec des talkies-walkies et menées avec des fusils d’assaut AK-47. « Où des pauvres paysans ont-ils obtenu une telle logistique ? interroge Justin Mabara, porte-parole de la jeunesse hema à Bunia. Je n’ai pas d’explication. Mais on ne peut pas exclure qu’il y ait eu une manipulation. Et je ne comprends pas pourquoi les prétendus assaillants qui ont été arrêtés par l’armée n’ont pas encore été jugés afin que l’on puisse essayer de comprendre ». Comme beaucoup, il évoque une « main noire », le terme employé ici par les notables des deux communautés pour désigner de mystérieux acteurs qui, dans l’ombre, auraient voulu déstabiliser la région à des fins politiques.

« Déjà il faudrait prouver que ce sont bien des Lendus qui ont commis ces massacres », dit Célestin Tawara Angaika, président de la communauté lendue, qui secoue la tête de déni et ponctue ses phrases de petits rires incrédules. « Par ailleurs, il est très facile d’instrumentaliser les jeunes. Nous avons commencé une tournée de sensibilisation pour les rappeler à l’ordre, dit-il, avant d’embrayer sur un discours plus radical, empreint de xénophobie. Pendant la colonisation, les Hemas ont été favorisés. Ils sont très rusés et ont de l’argent. Ils peuvent influencer le gouvernement. Peut-être que certains ont des intérêts dans tout cela ».

Déclarations malheureuses

Une explication populaire est que le président Joseph Kabila et ses alliés ont voulu déstabiliser la région afin de reporter les élections nationales prévues en décembre et permettre au chef de l’Etat de se maintenir. Des déclarations malheureuses, y compris de la part du président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), qui avait suggéré, en février, que les événements en Ituri pourraient retarder l’organisation du scrutin, alimentent les suspicions. « Je ne crois pas à la théorie de la conspiration, où le gouvernement serait à la manœuvre de ce qui s’est passé.

C’est une crise régionale, qui n’est pas uniquement guidée par les intentions machiavéliques de Kabila, même s’il fait partie du problème », dit un analyste régional qui souhaite rester anonyme. Au cours des dix-huit derniers mois, il y a eu une résurgence des groupes armés dans l’Est de la RDC. Ni l’armée régulière, ni la mission onusienne la plus importante du monde (Monusco), qui compte un peu plus de 16 000 soldats et jouit d’un mandat offensif, ne parviennent à enrayer cette prolifération. « Il y a des opportunistes, tant du côté de l’opposition que des autorités provinciales, qui tentent d’utiliser ces groupes pour leurs luttes de pouvoir, continue le chercheur. Quand s’applique la règle de "l’ennemi de mon ennemi est mon ami", les alliances qui se nouent sont floues et complexes ». La violence relève d’un système dont tout le monde tente de profiter.

Dans les camps, agglutinements de tentes au bord d’allées boueuses, des milliers de personnes s’entassent toujours dans des conditions misérables, à Bunia et dans d’autres localités. Les toiles de plastique blanches et bleues, jetées à la hâte sur quelques bouts de bois, protègent mal de la pluie, mais la présence de la ville autour rassure. « Ceux qui nous ont attaqués vivent toujours près de nous, ils nous observent quand nous allons aux champs, on les entend chanter. Comment puis-je me sentir en sécurité ? Dit Jeanette Nyakato, veuve et mère de trois enfants, qui a regagné récemment le camp de déplacés situé derrière l’hôpital de Bunia. J’étais rentrée chez moi, des militaires nous avaient accompagnés. Mais après quelques semaines, ils sont partis. Et je suis revenue ici ». Les autorités encouragent les déplacés à quitter les camps et regagner leurs foyers. Dans les campagnes, les villages, se repeuplent timidement. Des familles reviennent, rassemblent les quelques affaires qui n’ont pas été pillées, reconstruisent un toit brûlé, sans en savoir plus sur les causes réelles qui ont mené à cette flambée de violences. La peur persiste, tout comme les conséquences humanitaires. « Les gens ont fui pendant les périodes de semis. Ceux qui sont retournés chez eux ne peuvent pas toujours accéder à leurs champs, parce que c’est là que se produisent les incidents, constate Xavier Henry, coordinateur des urgences pour Médecins sans frontières en Ituri. Ils n’auront pas de récolte, et la situation risque de s’aggraver ».

Ni réponses ni justice

En avril, à l’issue de la conférence des donateurs pour la RDC qui s’est tenue à Genève à l’initiative de l’ONU et de l’Union européenne, 528 millions de dollars (450 millions d’euros) de promesses de dons ont été réunis. A peine un tiers de la somme nécessaire cette année, selon les estimations. Le gouvernement congolais a boycotté la réunion, accusant la communauté internationale d’exagérer la crise humanitaire. « Concrètement, cela veut dire que des gens vont mourir parce que nous ne pourrons pas leur apporter l’aide nécessaire, confie un employé de l’ONU, qui demande à rester anonyme. Nous estimons qu’il y a plus de quatre millions de déplacés dans le pays, sept millions de personnes en insécurité alimentaire… Les autorités congolaises ne reconnaissent la présence que de 230 000 déplacés internes. Evidemment, les relations sont tendues ».

La question est si sensible que plus personne n’ose publier de chiffres officiels. Le gouvernement de Joseph Kabila entend aussi refuser toute aide extérieure pour financer le processus électoral. A cause de l’instabilité politique, des milliers de civils subissent un regain de violences, pour des raisons souvent obscures. Dans le village de Maze, devant la tombe de ses enfants, Nema Lotsove dit n’espérer ni réponses, ni justice, ni changement. Elle n’espère plus rien.


liberation
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