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Redditions des groupes armés et miliciens : faut-il mettre l’Etat de droit entre parenthèse en faveur des mesures de grâce ?

Redditions des groupes armés et miliciens : faut-il mettre l’Etat de droit entre parenthèse en faveur des mesures de grâce ? 2019-03-13
Provinces
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La première passation pacifique du pouvoir au sommet de l’Etat est assortie d’une cascade de redditions de miliciens et seigneurs de guerre de tous genres en RD Congo. Du centre du pays, dans les provinces kasaïennes, de l’Est dans les provinces kivutiennes mais aussi du Kongo central voisin de la capitale Kinshasa, nombreux sont les anciens chefs de guerre qui se rendent aux autorités et aux forces loyalistes ou affichent leurs dispositions à fumer le calumet de la paix à la faveur du changement intervenu à la tête du pays.

Ce sont les provinces kasaïennes écumées jusqu’à il y a quelques mois encore par les milices se réclamant de Kamwena Nsapu qui ont donné l’exemple avec la reddition spectaculaire, le 25 janvier 2019, de quelque 600 miliciens. « Nous sommes venus déposer les armes, car pour nous, la guerre est finie. Le peuple a pris le pouvoir avec l’élection de Félix Tshisekedi, plus rien ne justifie la guerre » ont déclaré à nos confrères de l’AFP, Raphaël Kabeya, un superviseur des miliciens sur l’axe Kananga-Bunkonde dans la province du Kasaï-Central. Avant de se rendre au siège local de l’UDPS/T, les miliciens ont déposé un arsenal comprenant des fusils AK47, des fusils de chasse de type calibre 12, des machettes, des bâtons, des flèches, des couteaux, des statuettes et des amulettes.

Cascade de redditions 


Reddition d'une milice « Kamwena Nsapu »

Un jour plus tard, une vingtaine d’éléments de la même milice déposait les armes le 26 janvier à Tshikapa à une centaine de km de Kananga dans la province voisine du Kasaï. Tout semble indiquer que les milices rivales locales déposent les leurs aussi pour consacrer le retour à la paix. Le 15 janvier 2019, 50 chefs miliciens « Kamwena Nsapu » s’étaient déjà rendus aux autorités pour les mêmes motifs.

Ces mouvements de redditions des groupes armés se sont poursuivis jusqu’au 8 février dernier, lorsque près de 140 miliciens rassemblés sur l’esplanade de la paroisse catholique locale ont déposé leurs armes à Kamako, une cité frontalière avec l’Angola.

Dans les territoires kivutiens infestés de milices et groupes rebelles de tous acabits, 150 maï-maï du groupe Ngubito se sont rendus aux forces loyalistes le 5 mars dernier à Kalehe (Sud-Kivu). Le 3 mars, 75 éléments du même groupe en provenance des plateaux de Ziralo s’étaient déjà rendus en compagnie de leur chef Ngubito en personne, qui a déposé à l’occasion 12 armes de guerre. Ici aussi, les seigneurs de guerre affirment répondre à l’appel à la reddition lancé par le nouveau président de la République.

Au Kongo-Central, ce n’est pas une reddition à proprement parler qui a été annoncée mais une sorte de droit à la liberté qui est revendiquée en faveur de l’ex-député et chef du mouvement politico-religieux militaire Bundu dia Kongo, Zacharie Badiendila, alias Ne Muanda Nsemi. Dans une déclaration à la presse, un regroupement local dénommé Alliance fraternelle des jeunes intellectuels du Kongo-Central annonçait que le chef BDK était bien en vie mais demeurait toujours en clandestinité.

Appels des pieds 

Ces mouvements de reddition ont récemment été formalisés à travers des demandes de reconnaissance officielle adressées au chef de l’Etat. Dix mouvements dits politico-militaires ont fait état de leur volonté commune de mettre un terme à la lutte armée en déposant les armes et en démobilisant leurs troupes afin de les intégrer dans l’armée nationale.

Le Front du peuple congolais pour le changement (FPCD) de John Tshibangu, l’Armée de résistance populaire (ARP) d’Olel Munene et du colonel Kazamba Mukala, la Force de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) de Matata Cobra et Mbadu Adirodu, le Mouvement politico-coutumier Kamwena Nsapu (MPCCC/Kamwena Nsapu) du chef Bakenge Tujibikile Fernand et Mputu Nkongolo Aly, le Front populaire pour la justice au Congo (FPJC) de Charif Manda, les Enyele du chef Magbama, le Front des congolais indépendants (FCI) de Jimmy Amumba Linganga, les Nduma defence of Congo (NDC) de Ntabo Ntaberi Cheka, l’Armée de libération du peuple congolais/mouvement (ALPC/M) de Toongo Taban Mambu, la Force pour la bonne gouvernance du Congo (FBGC) de Singoma Rehema Ramazani se sont constitués en une plateforme politique à cet effet, le Rassemblement des personnes politico-militaires pour la consolidation de la paix (RPMPMP).

Le chef coutumier Simon Mbawu Nkanka du groupement Bajila Kasanga, a lui aussi adressé un courrier à Félix Tshisekedi Tshilombo depuis son maquis, pour le féliciter de son élection et annoncer l’abandon de la lutte armée engagée en son nom. « Nous sollicitons aussi notre prise en charge, la réintégration dans les services de l’Etat, le brassage dans la police nationale congolaise et dans l’armée républicaine », écrit le chef milicien qui implore aussi une mesure de grâce à sa faveur.

Effusions patriotiques

Ne Muanda Nsemi

Le patriotisme soudain de ces redditions accompagnées d’effusions ne manque pas de poser des problèmes, notent les observateurs. A commencer par cette tendance affichée par des miliciens et rebelles notoires, connus pour les crimes perpétrés au détriment de leurs compatriotes à se revendiquer de la lutte politique et non violente assumée depuis sa création par l’UDPS.

Elle est de nature à associer le nouveau président de la République aux crimes et exactions dont de nombreuses familles, en ce compris des familles de militaires, policiers et fonctionnaires de l’Etat, ont eu à subir ci et là à travers le territoire national. Et requièrent que justice soit rendue, en lieu et place de cette sorte de rémission « automatique » de péchés que tous revendiquent sans la moindre expression de remord, apparemment.

La sortie médiatique de l’Alliance fraternelle des jeunes intellectuels du Kongo-Central, le week-end dernier, est éclairante à cet égard. « Nous tenons à rappeler aux uns et aux autres que Ne Muanda Nsemi, en plus d’être victime de l’arrestation arbitraire, avait échappé à plusieurs tentatives d’assassinats savamment organisées par ses détracteurs au pouvoir. Voilà pourquoi il s’était fermement résolu de disparaître du lieu de son incarcération pour sauver sa peau lors de la dernière tentative de son assassinat orchestré pendant l’évasion spectaculaire du 17 mai 2017 au CPRK. Car, dit-on, entre la vie et la mort, on a un seul choix, celui de sauver sa vie. La vie humaine étant sacrée, il a préféré vivre dans la clandestinité », a soutenu sur une radio locale un porte-parole de cette nébuleuse tribale.

« On croirait entendre parler du Christ sauveur en personne », fait observer un fonctionnaire du l’ex-prison de Makala (le CPRK, donc), qui rappelle les nombreuses vies de ses collègues, fauchées à l’occasion de l’évasion spectaculaire vantée par les poulains du gourou du BDK. Elles attestent plutôt que la vie humaine est très faiblement sacrée lorsque les intérêts de Ne Muanda Nsemi sont en jeu, contrairement au Christ.

Passés criminels

Car, le 17 mai 2017, les assaillants de l’ex-prison de Makala avaient purement et simplement égorgé à la machette deux agents de l’administration pénitentiaires entre le bâtiment administratif et le pavillon 9 réservé eux femmes, incendié des véhicules, avant d’affronter les éléments des forces de l’ordre appelés en renfort, causant de nombreuses autres morts. Après avoir appelé à l’insurrection contre le pouvoir en place, Ne Muanda Nsemi s’était retranché dans un bunker dans une de ses résidences de la capitale, avec miliciens, femmes et enfants.

Avant sa reddition, le 4 mars 2017, des affrontements avec les forces de l’ordre avaient provoqué la mort d’au moins 4 personnes, dont un agent de la police. On met aussi sur le compte de Ne Muanda Nsemi alors en cavale, les affrontements qui avaient opposé lundi 7 août 2017 à Kinshasa et à Matadi, les adeptes BDK aux forces de l’ordre. 15 morts avaient été enregistrées, dont 14 civils et un policier, le commandant du sous-commissariat de la station Luyeye à l’Université pédagogique nationale.

Le moins qu’on puisse dire est que sur Zacharie Badiendila, alias « Ne Muanda Nsemi » pèsent de lourdes charges, que ses sympathisants semblent superbement ignorer lorsqu’ils revendiquent la liberté en sa faveur.

On peut en dire autant sinon pire des seigneurs de guerre et chefs de milices de l’Est du territoire national, qui eux aussi revendiquent comme si rien n’avait été, leur liberté, et leur intégration dans les forces armées officielles et tutti quanti.

Meurtres, viols, pillages

Il en est ainsi des Maï-Maï Raïa Mutomboki, dont une branche a fait reddition à Kalehe il y a quelques jours. La milice affiche une carte de visite bien remplie, sur laquelle on peut noter des affrontements avec les FARDC qui remontent à fin octobre 2018. Ils s’étaient déroulés à Kasimba, une localité du territoire de Kalehe au Sud-Kivu qu’ils avaient mis sous coupe réglée, incendiant des habitations, volant du bétail et pillant à loisirs.

Trois mois plus tôt, le 8 juillet 2018 à Shabunda, les affrontements entre ces maï-maï et les FARDC avaient causé la mort de 3 personnes et blessé une autre. En décembre 2018, un rapport onusien a formellement accusé les Raïa Mutomboki de viols collectifs de 17 femmes et filles enfermées dans une caverne au mois de septembre de la même année.

« Les femmes et filles, âgées de 15 à 70 ans, ont été enlevées entre les 8 et 9 septembre dans la province de Sud-Kivu (Est) par les membres du groupe armé. Puis elles ont été faites prisonnières d’une « grande caverne en pierre » dans la forêt et violées pendant quatre jours », selon le rapport transmis au Conseil de sécurité de l’ONU.

En mars 2018, ils avaient enlevé 24 agents et experts de l’Institut national de conservation de la nature affectés au Parc national de Kahuzi-Biega avant de les relâcher plusieurs semaines plus tard après l’intervention du Comité international de la Croix-Rouge.

Crimes imprescriptibles

De la même région, un autre seigneur de guerre, et pas des moindres, s’est associé à 9 autres pour écrire au président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, l’informant qu’ils s’étaient transformés en plateforme politique… pour « consolider la paix ». Ntabo Ntaberi Sheka compte, en effet, parmi les signataires de la lettre du 20 février 2019, malgré un CV à faire rougir le diable en personne. Le chef de la rébellion Nduma defence of Congo est en effet visé par un mandat d’arrêt émis à l’initiative des autorités nationales congolaises pour crimes contre l’humanité, viols et pillages. Il figure aussi, pour les mêmes faits, sur la liste de personnalités visées par des sanctions par du Conseil de sécurité des Nations-Unies.

Depuis le 26 juillet 2017, Ntabo Ntaberi Sheka s’était rendu à la force Monusco à Mutondo, au nord de Walikale. Son procès s’est ouvert le 27 novembre de la même année devant la Cour militaire opérationnelle du Nord-Kivu à Goma où il est poursuivi de plusieurs chefs d’accusations : viols massifs de plus de 300 femmes à Luvungi, Tweno et Kembe, meurtre de 4 civils à Chobu, Lugonga, Bunyampuri, ainsi que des incendies et pillages dans le même secteur.

Quant à eux, les miliciens kasaïens Kamwena Nsapu ne font pas figure d’enfants de chœur dans cette mosaïque de terroristes rd congolais. Lorsque les insurgés Kamwena Nsapu déclenchent les hostilités contre le pouvoir en place en juin 2016, c’est pour s’en prendre aussitôt à leurs compatriotes d’abord. Ceux du village du chef Ntenda, le rival du chef Kamwena Nsapu. Bilan : au moins 6 morts, 4 blessés par balles et plus d’une centaine de maisons incendiées, selon le rapport de l’Equipe d’experts internationaux (EEI) mise sur pied par les Nations-Unies.

L’épopée meurtrière de cette milice qui se revendique aujourd’hui de la lutte de libération de l’UDPS/T a fait plus que 3.000 morts et des milliers de déplacés. « Les violences ont particulièrement affecté les enfants du Kasaï, écrivent les rapporteurs de l’EEI.

Ces derniers ont en effet été à la fois les principales victimes et acteurs des violences. L’Unicef a dénombré 1220 garçons et 658 filles recrutés et utilisés par la milice Kamwena Nsapu au 30 août 2017 », lit-on encore dans ce rapport publié en juin 2018. 416 écoles et 224 centres de santé ont été pillés ou détruits, sans compter de nombreuses installations de l’église catholique dans les provinces kasaïennes affectées par le fléau.

L’Etat de droit entre parenthèses

Reddition à Kananga

Les redditions de criminels avérés qui se multiplient depuis quelques semaines incitent à une mise entre parenthèse de l’Etat de droit, selon beaucoup d’analystes. Dans la mesure où elles incitent le nouveau pouvoir issu des scrutins du 30 décembre 2018 à passer purement et simplement l’éponge sur les nombreux crimes et les exactions dont les populations rd congolaises ont été victimes ces dernières années et donc à entretenir l’impunité au nom de la paix. Plus de 15 ans après les Accords de Sun City qui avaient formellement mis un terme aux affrontements fratricides liés à la « première guerre mondiale africaine » de la fin de la décennie précédente, la méthode a montré ses limites.

D’autant plus qu’il s’avère que parmi les miliciens qui se livrent aux redditions sont identifiés d’anciens combattants rendus à la vie civile quelques années auparavant. A Kamako dans la province du Kasaï, les miliciens Kamwena Nsapu qui s’étaient rendus il y a quelques semaines ne s’en sont pas moins affrontés aux éléments des FARDC et de la Police nationale qui tentaient de les désarmer parce qu’ils se livraient à des exactions sur d’inoffensives populations civiles. C’est tout dire : le crédit à accorder à ces redditions spectaculaires et médiatisés demeure très relatif, estime-t-on.

Il y a donc lieu de se méfier d’appels à mettre l’Etat de droit entre parenthèse en faveur des criminels qui devraient rendre des comptes à la justice et à la société conformément aux fondamentaux de l’Etat de droit.


Le Maximum / MCP, via mediacongo.net
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TJB | 26JI5QT - posté le 13.03.2019 à 20:49

Lors des accords qui avaient consacré le 1+4,il avait était accepté par tous,pour la réconciliation non seulement amnistié les rebelles mais les intégrer dans l'armée.Kabila paie tout ça aujourd'hui,Félix prendra-t-il encore ce risque?

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Salima | TTYVYQL - posté le 13.03.2019 à 20:34

N'est-ce pas que tous ces gens, pour ceux qui se rendent et d'autres qui s'expriment, tous le font vis à vis du nouveau régime. Et ce nouveau régime ne cautionne aucune action du régime passé. Ainsi, tout le monde rentre au grand village où règne déjà une justice équitable et un état de droit. Ainsi, tout le monde peut quelles injustices ils ont subi et de qui qui, et là où ils demandent réparations pour préjudices subies, ils peuvent y aller sans craindres des représailles.Ainsi rien ne crashe avec l'état de droit; sauf là où cet état de droit souffre de limitation par l'action des agents du régime passé qui sont partenaires du nouveau régime.

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