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Égypte : les manifestations suscitent une vague d'espoirs et d'inquiétudes

Égypte : les manifestations suscitent une vague d'espoirs et d'inquiétudes 2019-09-23
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Dans plusieurs villes, des centaines de personnes ont bravé l'interdiction de manifester pour réclamer le départ de Sissi, au pouvoir depuis six ans.

Après avoir évincé son prédécesseur islamiste en juillet 2013, l'ex-maréchal Abdel Fattah al-Sissi n'a cessé de répéter qu'il n'autoriserait pas une nouvelle révolution. « Ceux qui croient répéter ce qui s'est passé il y a sept ou huit ans (…) ne me connaissent pas bien », avait prévenu le chef de l'État en 2018, à la suite de brefs mouvements de colère suscités par l'explosion des prix, en particulier du ticket de métro de 250 %.

La peur d'être à son tour renversé s'est traduite par des vagues d'arrestations sans cesse plus larges et imprévisibles. Les ONG estiment à au moins 60 000 le nombre d'opposants, journalistes, avocats ou encore humoristes, emprisonnés. Face à l'absence d'espace public et de médias libres, les réseaux sociaux sont devenus la seule caisse de résonnance de la colère grandissante des classes populaires. À la suite de l'application de mesures d'austérité, le hashtag #DégageSissi a plusieurs fois fait surface, largement relayé à l'étranger par des médias proches des Frères musulmans. Mais, jusqu'à vendredi 20 septembre dernier, aucun appel à manifester contre le régime ne s'était traduit dans les rues.


Plus de 500 arrestations

L'étincelle est venue cette fois d'un chef d'entreprise, parti en exil après avoir été au service de l'armée pendant quinze ans. En quelques jours, Mohamed Ali est devenu la star d'Internet pour avoir dénoncé la corruption et les nouveaux palaces du président alors que le peuple voit son niveau de vie dégringoler. Fort de ses vidéos totalisant des millions de vues, il a appelé ce à quoi les ex-révolutionnaires, traumatisés par la répression, s'étaient interdit de penser : descendre dans les rues.

Dans les deux principales villes d'Alexandrie et du Caire, mais également dans les villes ouvrières de Suez et Mahalla, quelques centaines de personnes ont profité du coup de sifflet final d'un match de foot, très suivi dans les cafés, pour former des rassemblements. À Mansourah, dans le delta du Nil, des vidéos montrent une foule arrachant une immense banderole à la gloire d'al-Sissi. Sur la mythique place Tahrir, cœur de la révolution de 2011, le slogan « Le peuple veut la chute du régime » ressurgit. Rapidement, la police intervient et disperse sans ménagement manifestants et passants. Des renforts sont envoyés grâce aux récents blindés achetés à la société française Arquus (ex-Renault), relèvent plusieurs observateurs.


Dans le centre du Caire, un journaliste raconte également avoir vu des dizaines d'hommes en civil, armés de bâtons, sortir de minibus et poursuivre agressivement ceux qui ne voulaient pas partir. Dans tout le pays, plus de 500 personnes ont été arrêtées, selon des avocats et organisations de défense de droits de l'homme cités par le seul site d'information indépendant, Mada Masr. Officiellement, pourtant, il ne s'est rien passé. Le ministère de l'Intérieur n'a publié aucun communiqué et aucun média sous contrôle étroit n'en a parlé. Seul un général et conseiller du président s'est fendu d'une déclaration dénonçant « des complots d'agents, de mercenaires et de fuyards visant à saboter les symboles de l'État ».

« On n'a pas besoin de plus de martyrs »

Le lendemain, les autorités avaient retenu la leçon et quadrillé la place Tahrir de voitures de police et d'officiers fouillant les sacs des piétons voulant la traverser. Les Cairotes, habitués aux démonstrations sécuritaires de l'armée, ont tout de même remarqué l'absence de ses traditionnels tanks beiges. « Sortir les militaires serait reconnaître qu'il y a un vrai danger pour le régime », glisse un bon connaisseur des autorités, persuadées d'avoir la situation sous contrôle. Malgré les coups de filet massifs de la veille, près de 200 manifestants ont de nouveau défié les autorités à Suez, bravant les tirs à balles réelles et de gaz lacrymogène des forces de sécurité. Il y aurait des blessés, mais pas de morts, selon l'AFP.

Au Caire, Mohammed reçoit ces images avec anxiété. « On n'a pas besoin de voir tomber encore plus de martyrs. On souffre, mais, si on refait une révolution, notre situation ne peut qu'empirer », estime ce vendeur de vêtements d'une trentaine d'années. Pour beaucoup, manifester en 2019 s'apparente à une mission-suicide. Non seulement parce que la réaction du régime militaire a été jusqu'à présent brutale, mais aussi parce qu'il s'est employé à tuer l'idée d'une alternative à son règne. Sous la présidence d'al-Sissi, l'état-major s'est octroyé un rôle de premier plan dans l'économie en multipliant les mégaprojets immobiliers et en déstabilisant le secteur privé. En avril dernier, une nouvelle Constitution est venue entériner son emprise sur les institutions et services de sécurité du pays.

Comme la plupart des vétérans du soulèvement de 2011 contre Hosni Moubarak, Raneem n'est pas sortie le 21 septembre. Bien que « très heureuse et impressionnée de voir des gens de nouveau dans la rue », elle observe pour l'instant de loin ces nouveaux contestataires « plus jeunes qu('eux) ou plus pauvres et exaspérés par les mensonges du président qui leur dit de se serrer la ceinture alors qu'il (les) vole pour construire des palais ».

« Ils ne peuvent plus ignorer les pauvres »

Dans un café du quartier populaire de Zaynab bint Ali, les événements du week-end sont au cœur des conversations. « Maintenant, al-Sissi ne peut plus ignorer les pauvres ! On ne veut pas tout renverser, mais au moins qu'il rééquilibre sa politique et prenne en compte nos difficultés », lance un ouvrier de 45 ans. Les taxes et mesures d'austérité imposées par le Fonds monétaire international, en échange d'un prêt de 12 milliards de dollars, pèsent de plus en plus lourd sur les classes populaires et les petits fonctionnaires. L'inflation dépasse les 20 %, les salaires stagnent et les subventions ont été sévèrement réduites. En trois ans, la pauvreté a grimpé de quatre points pour atteindre 32,5 % de la population, selon l'agence centrale de statistique Capmas. « Ils pourraient être plus justes et augmenter les prix du pétrole seulement pour les riches », suggère un commercial. Le serveur, à peine la vingtaine, réclame, lui, un « changement total du régime ».

Autour de cette table en plastique, les avis divergent sur l'objectif final. Mais tous parlent avec enthousiasme et une pointe de fierté « de ceux qui ont osé » leur servir de porte-voix. Malgré le black-out sur l'information dans les médias traditionnels, la nouvelle commence à se répandre dans les campagnes. Depuis qu'Ahmad en a parlé à sa famille habitant un village de la Haute-Égypte, son jeune cousin de 20 ans le bombarde de messages : « Préviens-moi quand il y a une autre manifestation, je viendrai tout de suite ! » Les moins éduqués et ceux qui se sentent méprisés par les élites au pouvoir « sont galvanisés par les discours de Mohamed Ali, qui n'a pas de diplôme universitaire, parle beaucoup des pauvres, avec des mots simples et expressions-chocs des gens de la rue », explique ce journaliste cairote.

Un million de personnes vendredi 27 septembre  ?

Dans sa dernière vidéo publiée le 21 septembre, l'homme d'affaires exilé a déjà appelé à amplifier le mouvement. Il vise « un million de personnes » le vendredi 27 prochain. Alors que les arrestations se comptent déjà par centaines, il semble considérer la chute d'al-Sissi comme une formalité, quitte à tordre la réalité pour remercier la police d'avoir laissé les gens manifester. À ses détracteurs qui l'accusent de vouloir plonger l'Égypte dans le chaos, il rétorque qu'il suffit de « nommer 50 experts et représentants de la société civile dans chaque gouvernorat » pour dessiner un système de transition.

Alors que le président al-Sissi s'apprête à participer à l'Assemblée générale de l'ONU à New York, l'Égypte retient son souffle. Bien malin est celui qui saura prédire le climat des jours à venir.

« Il s'est passé quelque chose dans la nuit du 20 septembre et je prie pour qu'il en résulte quelque chose de bon. J'essaye de ne pas placer mes espoirs trop haut. L'espoir est un jeu dangereux dans cette partie du monde, mais il ne faut pas le sous-estimer », conclut dans son dernier billet la blogueuse Zeinobia, figure de la révolution de 2011.

Ariane Lavrilleux
Le Point
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