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Du déclencheur local à la révolte globale : la convergence des luttes dans le monde

Du déclencheur local à la révolte globale : la convergence des luttes dans le monde 2019-11-08
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Face à des régimes politiques vieillissants et à la montée des inégalités, les populations de nombreux pays descendent dans la rue pour réclamer du changement et demander des comptes à des élites qu’elles ne comprennent plus.

Dans une série d’articles, Le Monde revient et analyse la flambée de mouvements contestataires dans de nombreux pays.

Alger, Beyrouth, Bagdad, Hongkong, Khartoum, Santiago : une flambée de protestations embrase le monde depuis plusieurs mois. Au Chili, l’étincelle est venue de l’augmentation du prix du ticket de métro dans la capitale. Au Liban, c’est une taxe sur les appels WhatsApp qui a mis le feu aux poudres. Le Soudan, lui, a connu une mobilisation aussi spectaculaire qu’inédite à la suite de l’augmentation du prix du pain. En Equateur, à l’instar des « gilets jaunes » en France, c’était l’essence. Comme si la planète était soudainement en proie à des convulsions multiples, oscillant entre les mouvements de protestations collectives, l’intransigeance ou le sauve-qui-peut des dirigeants.

A première vue, la contagion d’une ville ou d’un pays à l’autre s’est effectuée en ordre de bataille aléatoire, sans logique apparente. Les contingences sont différentes, les contextes nationaux éminemment singuliers. En Algérie, les foules sont d’abord sorties dans les rues pour manifester contre l’annonce d’une nouvelle candidature du président Bouteflika. En Haïti, tout est parti d’une pénurie de carburant. A Barcelone, la colère populaire s’est propagée à l’annonce des peines de prison pour les indépendantistes catalans.

Il n’empêche. Les mouvements massifs de protestation qui émergent d’un continent à l’autre partagent bien plus que des slogans (« dégagez » ou « no futur ») et des techniques de manifs (occupation des places ou des aéroports). « Il y a toujours des facteurs locaux, dit Hardy Merriman, président du Centre international des conflits non violents (ICNC), sis à Washington. Mais un élément commun à ces mouvements est ce profond malaise vis-à-vis des autorités qui résulte parfois d’années de griefs accumulés. Les gens ont le sentiment que leur dignité est bafouée et se rendent compte que s’ils ne fixent pas de limites aux dirigeants les abus perdureront. »

Pour Maria Fantappie, analyste à l’International Crisis Group : « Il ne faut pas lire ces mouvements dans un contexte uniquement d’un pays spécifique. Il faut les comprendre comme une expression d’un état de désenchantement vis-à-vis de tout un système, d’une économie néolibérale, qui provoque des ravages surtout parmi les plus jeunes. Tout est lié. »

Tour d’horizon: 

I. Une affaire de générations : Les plus jeunes ressentent un sentiment d’urgence accru depuis que leur avenir est directement en jeu

Hong-Kong: La jeunesse refuse d’être happée par la Chine

Depuis le 9 juin 2019: 10 morts (9 suicides) et Plusieurs milliers de blessés

 « La plupart de nos conversations sont lugubres… », admet le jeune designer Arthur (un nom d’emprunt), 24 ans. « On se demande où partir si on quittait Hongkong, et à quoi bon avoir des enfants… », renchérit Sean, copain d’enfance qu’il a retrouvé par hasard au cours d’une manifestation. Depuis juin, les jeunes Hongkongais se mobilisent. D’abord contre un texte de loi d’extradition, vers la Chine notamment, mais il a été retiré depuis, et c’est le projet de société proposé par la Chine communiste qui nourrit la révolte de la jeunesse.

Elle réclame le choix de ses dirigeants au suffrage universel et des enquêtes sur les violences policières. L’un des graffitis favoris des débuts du mouvement fut une harangue à l’attention des générations précédentes : « C’est vous qui nous avez appris que les révoltes pacifiques n’obtiennent rien ».

D’où la tentation de passer de la désobéissance civile à la désobéissance incivile. Certains estiment qu’ils n’ont plus rien à perdre et les affrontements sont réguliers avec les forces de l’ordre, accusées de réprimer abusivement, à coups de matraque et de gaz lacrymogène.

Irak: La nouvelle génération veut la « chute du régime »

Depuis le 1er octobre 2019: 270 morts et 10 000 blessés

 Le 1er octobre, à Bagdad, puis dans toutes les villes du sud chiite du pays, des centaines de jeunes hommes sont descendus manifester contre le gouvernement irakien. La répression le mois précédent de manifestations de diplômés sans emploi avait échauffé les esprits parmi une population composée à 65 % de moins de 30 ans, dont 17 % sont au chômage. Mais c’est la mise à l’écart d’un général des forces spéciales considéré comme un « héros » de la lutte contre l’organisation Etat islamique (EI) et comme un homme intègre, une figure rare dans le 12e pays le plus corrompu au monde, selon Transparency International, qui a mis le feu aux poudres.

Depuis 2011, l’Irak a connu plusieurs vagues de contestation pour réclamer des réformes dans ce riche pays pétrolier, dont la déliquescence des infrastructures et des services publics doit autant à la succession de guerres qu’à la corruption et à l’incurie de la classe politique. Mais le mouvement en cours est inédit par sa physionomie et son ampleur. Née d’une mobilisation organique de jeunes hommes issus de quartiers désœuvrés chiites et de diplômés chômeurs, sans affiliation politique, cette contestation exprime un rejet radical de l’ensemble de la classe politique et de toute récupération partisane. Ils réclament la « chute du régime » : la fin de la domination des partis politiques qui se partagent depuis 2003 les postes à la faveur du système de répartition par quotas confessionnels.

La répression du mouvement, qui a fait 157 morts la première semaine d’octobre, et plus d’une centaine encore depuis le 25 octobre, a suscité un large mouvement de solidarité parmi la population.

II. Les causes profondes du malaise : Depuis des années, de nombreux facteurs d’incertitudes convergent : le ralentissement global de l’économie, l’accroissement vertigineux des inégalités et la crise de la démocratie représentative

Equateur: La rue face au plan du FMI

Du 3 au 14 octobre 2019, 8 morts et 1 340 blessés

Au terme de douze jours d’une mobilisation qui a paralysé le pays, les contestataires équatoriens ont obtenu gain de cause dimanche 13 octobre. Le président, Lenin Moreno, a accepté de retirer le « décret 883 » qui supprimait les subventions publiques aux carburants dans le cadre d’un accord avec le Fonds monétaire international (FMI) en échange d’un chèque de 4,2 milliards de dollars (3,8 milliards d’euros). Son adoption avait provoqué une hausse du prix du diesel à la pompe de plus de 100 %. Inadmissible, notamment pour les Indiens qui vivent en milieu rural, utilisent les transports en commun pour leurs déplacements et le transport routier pour vendre leurs produits. Des actes de vandalisme inédits ont marqué les manifestations. L’intermédiation de groupes indigènes, très influents dans le pays, a permis de faire plier le gouvernement. Mais le coût de la « victoire » est élevé : huit morts, 1 340 blessés, et des pertes économiques estimées à au moins 1,5 milliard de dollars par le patronat équatorien.

Soudan: La Révolution du prix du pain

Depuis le 19 décembre 2018, 246 morts et 1 353 blessés

Une augmentation du prix du pain fut le point de départ d’un changement radical. Pendant des mois courant 2019, les Soudanais sont descendus dans les rues, bravant les violences de l’appareil sécuritaire qu’avait mis en place le régime d’Omar Al-Bachir pour éviter d’être renversé. Il l’a pourtant été, le 11 avril, quand le pouvoir s’est retourné comme un gant.

Ce n’étaient pas de simples manifestations du pain, comme en témoignent les slogans entendus à Atbara, où avait commencé la contestation : « Liberté, paix, justice, et chute du régime ». La colère est venue se greffer à un programme déjà établi. Avant que les premiers manifestants ne descendent dans la rue, les membres de l’Association des professionnels soudanais – forme de syndicat parallèle –, avaient défini leurs objectifs, envisagés la suite et médité aussi les leçons des « printemps arabes ». Ils savaient aussi que tout recours à la violence serait une erreur. Des groupes de femmes, sur Facebook, forts de centaines de milliers de membres, ont fait circuler les photos des agents des services de sécurité déchaînés contre les manifestants. Une fois identifiés par des voisins, ceux-ci recevaient des messages, signalant que leur adresse était connue… Une forme d’intimidation subtile, qui a sapé la détermination du bras armé de la répression.

L’état de l’économie a constitué un facteur central dans la mobilisation de contestataires de tous les âges, de tous les sexes, et issus d’abord des classes moyennes, urbaines, avant d’être rejoints par d’autres milieux. D’autres types de revendications sont apparus ensuite, portant sur les libertés individuelles.

III. L'effet papillon : Différentes mesures touchant directement au coût de la vie, et d’apparence souvent dérisoire, ont provoqué de véritables ondes de choc, libérant une colère populaire contre les élites politiques

Liban: La taxe WhatsApp fait exploser la colère populaire

Le ministre des télécommunications libanais, Mohamed Choucair, restera dans l’histoire du pays du Cèdre comme l’homme par qui la « révolte d’octobre 2019 » est advenue. Son projet de prélever une taxe de 6 dollars mensuels (environ 5,40 euros) sur les appels passés par WhatsApp est l’étincelle qui a fait exploser la colère populaire. Comme un barrage qui craquerait sous la pression du courant, des décennies de frustrations et de ressentiments vis-à-vis de la classe dirigeante ont éclaté à l’annonce de ce nouvel impôt. Car au Liban, plus qu’ailleurs, WhatsApp permet de s’affranchir des tarifs imposés par les compagnies de téléphonie locales, deux fois plus élevés que ceux pratiqués dans les pays environnants.

Le réseau est d’autant plus apprécié que la population libanaise est éparpillée dans le monde entier. Plus largement, dans un pays confisqué par les promoteurs et les spéculateurs immobiliers, où les espaces publics se sont réduits comme peau de chagrin et où la parole sur les réseaux sociaux est de plus en plus contrôlée, WhatsApp apparaît comme un îlot de liberté. Ironie de l’histoire, à la manière de l’arroseur arrosé, WhatsApp est passé de cible du gouvernement à outil de mobilisation numéro un des mutins.

Chili: La hausse du prix du ticket de métro déclenche la plus forte mobilisation depuis Pinochet

Depuis le 14 octobre 2019: 20 morts et 1 305 blessés

Rien n’y fait. Jour après jour, les manifestations se poursuivent à Santiago, la capitale, et dans d’autres villes du pays. Le gouvernement de Sebastian Piñera a beau annoncer réformes, remaniement et dialogue avec les partis d’opposition, la colère sociale ne faiblit pas. La contestation, qui a éclaté le 18 octobre, lorsque les étudiants ont protesté contre la hausse – annulée depuis – du prix du ticket de métro à Santiago, s’est étendue à d’autres revendications. Selon une étude codirigée par le centre de recherches sociales Desoc, 85 % des Chiliens soutiennent le mouvement.

Le phénomène s’explique notamment par le peu d’avancées obtenues à la suite de mouvements antérieurs, et par la répression brutale systématique de ceux-ci : la mobilisation pour la gratuité de l’université en 2011, par exemple, ou encore celle pour une réforme du système des retraites – gérées au Chili par des fonds de pensions privés – en 2016. M. Piñera fait partie des dix plus grandes fortunes du Chili, avec un patrimoine estimé à 2,8 milliards de dollars. Vendredi 25 octobre, plus de 1,2 million de personnes se sont rassemblées à Santiago, du jamais-vu depuis une manifestation en 1988 pour dire non au maintien au pouvoir du général Augusto Pinochet.

IV. Une mobilisation organique : Les mouvements de contestations d’aujourd’hui partagent avec les mobilisations de ces dix dernières années l’absence de porte-parole et le refus de toute récupération partisane

France: Les « gilets jaunes », la révolte des rond-points

Depuis le 17 novembre 2018: 11 morts et 4 439 blessés

Ne s’appuyant sur aucune organisation politique ou syndicale, la fronde des « gilets jaunes » est partie d’un ras-le-bol partagé par nombre de Français de la petite classe moyenne des hausses de taxes sur le carburant, alors que le diesel atteignait quasi le prix de l’essence. Une pétition en ligne et un appel largement diffusé sur Facebook ont contribué à l’éclosion du mouvement, le 17 novembre 2018, à la fois par des manifestations dans les grandes villes et par des occupations de péages et de ronds-points partout en France.

Annoncée par le gouvernement le 1er décembre, après le saccage de l’Arc de triomphe, l’annulation des taxes surviendra trop tard, les revendications ayant évolué rapidement vers des questions plus globales de justice sociale et fiscale, et une profonde critique du fonctionnement de la démocratie représentative.De nouvelles mesures économiques, annoncées à la mi-décembre, n’éteindront pas la contestation. La réponse policière et judiciaire, de plus en plus ferme, et le vote de la loi dite « anticasseurs » destinée à empêcher les dégradations mais jugée « liberticide » par nombre de parlementaires, y compris au sein de la majorité, auront cependant raison de la mobilisation, aujourd’hui très faible dans la rue. Reste à savoir si elle pourrait se ranimer lors de la journée de grève du 5 décembre.

Algerie: Le Hirak face au vieux système : « Ils partiront tous »

Depuis le 16 février 2019: 4 morts et au moins 183 blessés

Les Algériens manifestent dans tout le pays depuis trente-huit semaines, initialement contre un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, mais, depuis qu’il a été déposé par l’armée le 2 avril, contre le scrutin présidentiel que le chef d’état-major, Gaïd Salah, veut à tout prix imposer le 12 décembre. La rue considère qu’il sera nécessairement biaisé. Son cri de ralliement : « Ils partiront tous ! »

L’opposition réclame, en vain, la libération des détenus arrêtés en marge des manifestations et, surtout, la démission du gouvernement actuel, dirigé par un ancien ministre de l’intérieur accusé d’avoir supervisé des fraudes massives lors des précédents scrutins. Ni les messages répétés des autorités affirmant que l’élection était nécessaire, ni la répression qui s’abat sur les activistes du « hirak » (le mouvement populaire) ne calment la contestation qui a mis en mouvement classes populaires, moyennes et mêmes des élites au service d’« une détermination collective à rompre avec le système », comme l’analyse le sociologue Nacer Djabi.

Nicolas Bourcier , Harold Thibault , Aline Leclerc
Le Monde / MCP, via mediacongo.net
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