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Au Sri Lanka, la poussée des nationalistes bouddhistes attisent la haine contre les musulmans

Au Sri Lanka, la poussée des nationalistes bouddhistes attisent la haine contre les musulmans 2020-02-16
Monde
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Des moines cinghalais attisent la haine contre les musulmans dans l’île de l’océan Indien.

Quand il cherche la paix, le moine Watareka Vijitha Thero se réfugie dans son bureau sur le toit du monastère, sorte de tour de guet qui domine les rizières de la campagne sri-lankaise. L’érudit se plonge alors dans ses ouvrages sur les enseignements du Bouddha, la Bible ou encore le Coran. « Mais dès que je quitte cette pièce, je me sens en insécurité », confie le religieux bouddhiste à la voix douce et calme. À l’en croire, le danger peut surgir à tout moment et briser le silence des alentours, à peine troublé par le chant des moineaux.

D’une main délicate, il désigne un trou dans la vitre, souvenir d’une tentative de meurtre survenue en 2015. Alerté par des villageois, le bonze du hameau de Rotalawela avait alors échappé à ses agresseurs en se réfugiant dans la jungle toute proche. Il avait eu moins de chance en août 2013, lorsqu’une foule en colère menée par un moine l’avait violemment molesté à Kandy, puis à nouveau en 2014, date à laquelle des inconnus l’ont enlevé, violenté et abandonné nu dans une rue près de Colombo.

« La première menace du bouddhisme, c’est le nationalisme bouddhisme »

Ces attaques, jamais revendiquées, portent selon lui la marque de moines nationalistes sri-lankais dont il a longtemps combattu l’idéologie extrémiste. « Mon tort est d’avoir dit que le Bouddha devait être protégé des terroristes bouddhistes, pense Watareka Vijitha Thero. La première menace du bouddhisme, c’est le nationalisme bouddhiste, pas l’islam. » La répétition des agressions, le sentiment d’avoir été lâché par sa hiérarchie et la peur d’être tué l’ont réduit au silence. Dès lors, les attaques ont cessé.

Dans son temple à l’écart du monde, Watareka Vijitha Thero observe l’influence croissante des prêcheurs de division en robe safran sur une société sri-lankaise multiethnique, marquée par trois décennies de guerre entre cinghalais et rebelles tamouls. Les musulmans de l’île sont devenus les nouveaux ennemis des moines nationalistes, après l’écrasement de la rébellion tamoule en 2009. L’influent mouvement Bodu Bala Sena (BBS, Force du pouvoir bouddhiste) a notamment centré son discours sur la diabolisation des fidèles de l’islam.

« Le Ben Laden birman »

Lancé par des moines en 2012, ce groupe cultive des liens étroits avec le bonze extrémiste birman U Wirathu. Celui qui est parfois décrit comme le « Ben Laden birman » a contribué, par ses appels à la haine, aux campagnes d’épuration ethnique contre la minorité rohingya. « En Birmanie, ils ont réglé le problème de l’islam. Chez nous, ils n’ont pas le courage de le faire », ose KP Gunarwaroene, un entrepreneur prospère de Mahiyanganaya, qui porte les idées du BBS dans cette région au cœur du pays.

En lien étroit avec le clergé local, l’homme d’affaires nous introduit auprès d’Amballé Ratana, un moine influent de la ville. Cet adepte du BBS a soutenu l’élection du nationaliste Gotabaya Rajapaksa lors de la dernière élection présidentielle. Pour lui, il était le seul capable de porter les intérêts des Cinghalais qui représentent plus de 70 % de la population du pays. « Ici, tout le monde est BBS. Le BBS, c’est Bouddha », assène-t-il dans la salle de réception, décorée par une peinture historique retraçant la lutte des bonzes contre l’envahisseur britannique au XIXe siècle.

Alternant séduction et brutalité, ce trentenaire fluet livre à qui veut l’entendre un discours sur les dangers des chrétiens évangéliques et surtout des musulmans. Il étale ses « preuves » autour de lui. D’un sac en plastique, il extrait un porte-clés en forme de bouddha que distribueraient des protestants pour se moquer du saint homme ; une poudre qu’aurait vendue un commerçant musulman pour « rendre infertiles les femmes cinghalaises » ; un soutien-gorge contenant « des produits chimiques néfastes » également commercialisé par des adeptes de l’islam…

Le discours d’Amballé Ratana colle à la théorie du grand remplacement chère aux bouddhistes extrémistes du Sri Lanka, de Malaisie ou de Thaïlande. Évoquant l’histoire du bouddhisme disparu de l’Afghanistan ou du Pakistan sous la pression de l’islam, ils craignent d’être submergés par les musulmans, pourtant en petit nombre dans ces trois pays. « Les musulmans veulent convertir le monde. Ils préparent une invasion islamique du pays », pense Dilanthe Withanage, un laïc qui est également cofondateur et théoricien du BBS.

Le porte-parole de l’organisation dit porter les revendications de la population cinghalaise : une majorité qui serait « opprimée » par les minorités religieuses depuis l’époque coloniale. Passant sous silence le poids des 30 000 moines ou le statut spécial du bouddhisme dans la Constitution sri-lankaise, il cite les lois d’exception sur le mariage qui autorisent la polygamie chez les musulmans ou encore la construction de mosquées illégales.

Discours de haine

Dilanthe Withanage dit se battre sur le terrain des idées. Quand on l’interroge sur les incendies de mosquées ou de commerces commis par des sympathisants du BBS, il balaie les accusations. En 2018, la justice a pourtant condamné le moine emblématique du mouvement, Galagoda Aththe Gnanasara, à six ans d’emprisonnement pour intimidations, appels à la haine contre l’islam et protestations violentes. Une grâce présidentielle l’a finalement libéré au bout de huit mois de prison.

Dans la banlieue de Kandy, la grande ville historique et religieuse située au centre de l’île, les commerçants musulmans prononcent le mot BBS à voix basse, de peur d’être entendus par leurs clients cinghalais. Ici, des échoppes et des mosquées ont été pillées en mars 2018 lors d’émeutes intercommunautaires déclenchées quelques jours après le meurtre d’un jeune Cinghalais. « Nos boutiques ont été délibérément ciblées », confie un propriétaire sous le sceau de l’anonymat.

Qui a organisé ces saccages prémédités ? Face à l’inaction de la police et de la justice, les responsables musulmans se retranchent dans un silence gêné. « C’étaient des voyous désœuvrés. Ils n’étaient pas du coin », esquive le policier à la retraite Mohammed Ibrahim. Dans son échoppe, un épicier établit pourtant un lien direct entre les attaques et les réunions locales du BBS et d’autres organisations radicales où l’on prêche la haine de l’islam. « Leur discours a créé des tensions. Le moindre incident peut mettre le feu aux poudres », constate-t-il.

« Les musulmans sont des malins »

Le clergé bouddhiste s’est montré discret lors de la nouvelle flambée de violences intercommunautaires provoquées par les attentats djihadistes de Pâques 2019, qui firent plus de 250 morts, principalement des chrétiens. « On ne peut pas condamner la colère des gens contre les musulmans ni s’opposer au boycott de leurs magasins », estime le vénérable Dimbulkumbure Vimaladhamma, numéro deux du prestigieux monastère Malwathu Maha Viharaya, à Kandy. « Les musulmans sont des malins et jouent avec le droit, lâche-t-il en reprenant les thèses conspirationnistes. Ils ont plus d’enfants car ils peuvent se marier très jeunes. Il y a aussi des rumeurs sur leur volonté de rendre infertiles les Cinghalaises en les empoisonnant. »

Quelques heures plus tôt, ce haut dignitaire avait donné sa bénédiction au président Gotabaya Rajapaksa lors de sa visite protocolaire au clergé de Kandy. Au monastère Malwathu Maha Viharaya, le dirigeant nationaliste, dont la famille est accusée d’avoir soutenu financièrement la création d’organisations telles que le BBS, est en terrain conquis. « Moines et politiques se nourrissent réciproquement pour accroître leur influence, estime le militant des droits de l’homme Ruki Fernando. La majorité des moines n’adhère pas aux idées radicales mais on entend davantage les groupes nationalistes. »

Dans les faubourgs de Kandy, un vendredi de mars 2018, un petit homme en robe safran s’est élevé contre la haine des fidèles du Coran. Le moine Tipothe Dammajothi est resté debout devant la mosquée toute la journée pour décourager les émeutiers. « De nouvelles pratiques importées d’Arabie saoudite, comme le port du voile intégral, jettent la suspicion vis-à-vis des musulmans, constate-t-il. Mais on ne peut pas diviser le pays, que ce soit par la religion ou l’ethnie, si l’on veut maintenir la coexistence pacifique. »

Repères

Un pays aux identités multiples

Une population multiethnique

Selon des estimations officielles, le Sri Lanka compte 22,5 millions d’habitants, répartis sur 65 610 km2. Les Cinghalais représentent 74,9 % de la population, suivis par les Tamouls : 11,2 %, les Maures : 9,2 %, les Indiens tamouls : 4,2 %, et le reste : 0,5 %.

Une mosaïque religieuse. Derrière le bouddhisme (70,2 % de la population) qui dispose d’une place prééminente selon la Constitution, on trouve les hindouistes (12,6 %), les musulmans (9,7 %), les catholiques romains (6,1 %), les protestants (1,3 %).

Colonie britannique devenue indépendante en 1948, le Sri Lanka a instauré le cinghalais comme seule langue officielle en 1956, une loi jugée discriminante par la communauté tamoule.

Nicolas Badiotal
La Croix / MCP, via mediacongo.net
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Violaine Michèle Agnès BERTHET | 1B6WL5C - posté le 20.02.2020 à 14:56

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