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Le Congo de Lumumba face à ses responsabilités

Le Congo de Lumumba face à ses responsabilités 2005-07-04
Interviews

Cette année la RDC a célébré le 45ème anniversaire de son accession à l'indépendance. En Belgique cette année est également une année spéciale, Elle marque en effet le 125ème anniversaire de la naissance du Royaume de Belgique. Plusieurs initiatives ont été prises à travers tout le royaume dont notamment la revisite de l'histoire. mediacogongo.net à rencontré le professeur Jean Omasombo, chercheur au MRAC(Musée Royal de l'Afrique Centrale - Bruxelles) et membre de la " commission Lumumba (commission initiée par la Belgique pour éclaircir les circonstances du décès de Patrice Lumumba). Le Prof. Omasombo tente d'expliquer l'influence coloniale sur la situation actuelle de la RDC en tenant compte de l'Hypothèse " Lumumba "

mediacongo.net (MCN) : Professeur, beaucoup de nos internautes ne vous connaissent pas ou peu. Pouvez-vous commencer par vous présenter?

Jean Omasombo (J.O.) :En un mot, je m'appelle Jean Omasombo Tshonda. Je suis docteur en science politique de l'Université Libre de Bruxelles (ULB) et professeur ordinaire à l'université de Kinshasa. Directeur du CEP (Centre d'Etudes Politiques) depuis 1999 et enfin, je suis chercheur au Musée Royal de l'Afrique Centrale(MRAC). En cela, j'ai été nommé à la " Commission Lumumba " comme expert il y a 4 ans.

MCN : Depuis cette année, la Belgique a ouvert sa page d'histoire coloniale, ici même à Tervuren, en quoi consiste-t-il ? Et pour quelle raison ?

J.O.: L'histoire s'étudie toujours à partir des interrogations du présent que l'on regarde sur le passé pour discuter l'avenir. Or, la situation actuelle du Congo nous conduit à nous interroger sur ce que c'est vraiment le temps colonial ? Quelle est la part des responsabilités des uns (les colons) et des autres {nos responsables politiques} dans la situation que nous vivons ?
A ce sujet, et ce depuis déjà 4 ans avec notamment la mise en place de la " commission Lumumba ", la Belgique fait un effort remarquable de revisiter son passé, même s'il reste des discussions.

Par ailleurs, notre intégration au Musée Royal de Tervuren coïncide aussi avec cette volonté du musée de revisiter ce passé colonial pour changer l'image de musée du colonialisme qu'on lui prête.

MCN ; Justement, lorsqu'on voit la situation actuelle du Congo. Ne peut-t-on pas considérer que le Congo reste, d'une certaine manière, toujours sous influence coloniale ?

J.O.: L'influence se retrouve encore aujourd'hui car l'un de gros péchés du Congo c'est la méconnaissance de son histoire. Ce sont les autres qui nous racontent notre histoire à la manière d'un grand-père racontant à son petit-fils; en choisissant les aspects et les éléments qu'il désire.

Par exemple, je prendrai un aspect qui me paraît intéressant : le mois passé, le musée, en collaboration avec l'association belge des africanistes, avait organisé un colloque sur la violence coloniale afin de comprendre pourquoi dans ces anciennes colonies belges (Rwanda, Burundi, RDC) la violence demeure accrue. Et ce qu'on remarque c'est que la présence coloniale a amené un flux migratoire (les transplantés) qui sont en grande partie à la base la cause des cette violence accrue. Durant cette période, il y a eu des bonnes choses comme la forme actuelle du territoire de l'Etat congolais mais il y a aussi eu d'autres qui sont mauvais et terribles. Parmi les mauvaises choses, les séquelles des populations déplacées, implantés et abandonnées.

MCN : Croyez vous que les maux du Congo soient le résultat de cette influence coloniale ou plutôt de l'incurie et l'impéritie de la classe politique ? Pensez vous que cette influence aurait-elle pu être atténuée sans la mort de Lumumba ?

J.O.: Non ! Non ! Et non ! Qu'on le veuille ou pas, le Belge n'a été qu'un étranger au Congo. Le problème si l'on revisite l'histoire ce n'est pas simplement de déterminer qui est coupable, qui ne l'est pas; qui est bon et qui est mauvais. Si l'on le revisite l'histoire, c'est afin de comprendre qui a fait quoi? Et pourquoi somme nous dans une telle situation ?

Et si je reviens sur la classe politique sans parler de Lumumba, c'est que la colonisation belge n'a pas voulu d'élite au Congo :"Pas d'élites pas de problèmes". Or malgré cela il y a eu une classe dite d'élites (les évolués) qui avait pour simple but de s'intégrer entre les basengis (les indigènes) et les Blancs. Mais les Belges n'ont pas voulu de cette classe croyant avoir affaire à une élite alors même qu'il n'en existait pas.

Ainsi ces évolués, qui auraient pu en se rapprochant des Blancs constituer une véritable élite congolaise, se voyant rejeter, ils vont au contraire durcir le ton en 1955-56 (ce sont les Iléo, les Kasa-Vubu et consort) créant la panique chez les Belges qui, n'ayant jamais eu une conception politique de la colonisation, vont tout abandonner entre les mains de ces personnes non préparées à la gestion de l'Etat.

Ils nous revenaient en tant que Congolais de récupérer et de renouveler ce Pays. S'il y a eu des fautes, elles sont là. Toutefois, il nous est toujours revenu à nous Congolais de réadapter et de corriger le mal. Mais au lieu de corriger; au lieu de réorganiser nous n'avons fait que renforcer les défauts. C'est là mon problème avec la classe politique.

Aujourd'hui, cet Etat devient plus un Espace plutôt qu'un pays ! Et le ministre belge des affaires étrangères - même si il a parfois un discours provocateur et dur - a raison sur le fond. Cela doit nous interpeller lorsqu'il dit que : "le Congo est le cas d'un Etat manqué ".

Néanmoins, qui a fait manquer cette structure étatique au Congo ? Il y a à la fois la Belgique et il y a à la fois les différents gouvernements congolais les différents gouvernements qui ses sont succédé. Mais entre les deux, je ne voudrais pas faire un équilibre car nous sommes plus responsables que les Belges puisqu'ils n'étaient que des étrangers !

MCN : Quelle est la vision de Lumumba dans ce contexte ?

J.O.: Patrice Lumumba était aussi un évolué comme tous les autres mais, à la différence des autres évolués qui ne cherchait qu'à se constituer en une classe séparer des basengis, la spécificité de Lumumba est que tout étant évolué, il désirait amener tout le peuple à ce niveau.

C'est ainsi que lorsqu'il fut emprisonné pour détournement de fonds de la poste en 1956, notamment pour subvenir aux besoins de sa famille, il écrira au Roi lui expliquant les raisons de son détournement tout en insistant sur le fait que beaucoup de ses compatriotes sont dans les mêmes conditions de précarité. Ce discours ne changera pas même après qu'on lui ait donné satisfaction.

Peut-être que cela était dû à sa non-formation. Le fait que Lumumba n'ait jamais fini l'école primaire lui a sans doute permis de continuer à réfléchir à la condition de ses pairs. Bref, dès le départ, Lumumba posa un problème aux Blancs mais aussi à ceux de sa classe sociale. Tout en appartenant à une classe dite d'évolués, il recherche le bien du peuple. Et c'est pour cela qu'on va tout mettre en œuvre pour le gêner dans la réalisation de cette autre vision politique.

MCN : Actuellement, qui pourriez-vous considérer comme véritable héritier de Lumumba ?

J.O.: Pour répondre à cette question, il faudrait d'abord savoir qui était Patrice Lumumba ? Or, à cette question, je ne suis pas en mesure de vous dresser entièrement le portrait de cet homme. J'ai tenté d'y répondre avec mon ami Benoît Verhaegen dans mon dernier livre*, mais il y a encore beaucoup de zones d'ombres. On ne sait pas comment il aurait organisé et géré le pays.

Mais qui en serait le représentant.? Je crois qu'il n'était pas communiste car il n'en voulait pas. C'est là que j'interpelle mes collègues académiciens qui considèrent Kabila (ndlr le père} comme héritier de Lumumba. Or en 1964-65 Kabila avait rejeté le Lumumbisme pour s'engager dans le marxisme-Léninisme. Et pourtant, Lumumba avait toujours dit que toute idéologie étrangère ne serait qu'inadaptée à notre peuple et à nos réalités. Bien au contraire, il nous faudrait partir de nos réalités pour forger une idéologie.

D'un autre côté, ce n'est pas parce qu'on est le fils biologique que l'on peut se considérer de facto comme hériter idéologique. On le peut sans aucun doute en terme familial (d'après nos coutumes reprendre les biens, etc ) mais au terme d'idéologie…, Lumumba lui-même lorsqu'on lui posait, la question disait que pour le Congo il n'avait ni père, ni ethnie ni religion. Il était une idée, L'Idée de bâtir une grande nation comme il le rappellera dans ses dernières lettres.

Malheureusement beaucoup de nos dirigeants qui se réclament de Lumumba aujourd'hui veulent diriger le pays avec des slogans : Peuple, Nation, le Congo à nous,…au moment où on fait exactement ce que le premier gouvernement de l'indépendance à fait; ce que Mobutu a fait. Donc je me réserve d'attribuer à quiconque l'attribut d'héritier de Lumumba.

MCN : Qu'attendez vous maintenant du Congo ?

J.O.: La difficulté actuelle du Congo ce qu'on a pas un minimum d'Etat. Le Congo aurait pu être un Etat. Mais malheureusement, nous l'avons raté avec Mobutu.
Mobutu avait, il faut le reconnaître (qu'on l'aime ou que l'on le déteste), une certaine compréhension de l'Etat. Il a tenté de mettre entre 67 et 71 ce qu'on peut appeler l'Etat Zaïre, mais au même moment,c'est ce qui est cruel, comme un dinosaure il bouffait sa propre création.

Je suis professeur de Science politique et je ne cesse à longueur de temps d'expliquer à mes étudiants de l'UNIKIN les structures de l'Etat : le chef de l'Etat, le Gouvernement, le Parlement…en d'autres termes, au Congo, nous jouons à l'Etat sans qu'il y est véritablement d'Etat. Si formellement il y a un chef d'Etat, si officiellement il y a un Gouvernement, un Parlement…et donc on peut parler d'Etat du point vu juridique, le comble en est que le Congo n'est qu'un Etat juridique ! Or, réellement l'Etat n'est pas simplement juridique. Il y a aussi l'Etat politique et l'Etat sociologique. Mais ces deux la n'existe pas ! Nous faisons référence à l'Etat sans qu'il y a en est véritablement un.

Pour ne citer que quelques exemples : un Etat qui ne connaît pas qui est congolais et qui ne l'est pas; un pays où la cassette publique se confond avec les deniers privés (où il n'y a pas de distinctions entre ce qui appartient à l'Etat et ce qui m'est propre); un individu qui arrive mains vides fait des dons à un pays avec des richesses qu'il a trouvées; quiconque débarque au pouvoir se considère comme le créateur et le fondateur de ce pays. Peut-on parler d'Etat lorsqu' aucune personne au pouvoir n'est reconnue par le peuple ???

Et même avec cette transition dont le but était de permettre une neutralisation des différents belligérants afin de permettre la mise en place ne fut ce qu'un minimum de structures étatiques. Qu'est ce que l'on constate ? Que la situation de non-guerre et de non-paix n'apporte qu'une stagnation, voire une régression, de l'entité Etat car ces dirigeants préfèrent s'entendre pour faire fructifier leurs propres affaires plutôt qu'œuvrer à l'organisation étatique: "c'est une transition intransitive".

Dans ce pays, les vivants n'ont jamais rien fait de mal seulement les morts. Personne n'a fait du tort à ce pays : que se soit Kengo, Bwanda (le conseiller spécial en matière de sécurité du chef de l'Etat qui décrit et accuse le réseau de Kengo dans son livre "Ainsi sonne le glas") mais se disculpe de toute faute. Et lorsqu'on écoute Yves Lundu ou lorsqu'on voit Tambwe Mwaba, ils sont tous innocents. Aujourd'hui, c'est la Belgique qui est obligée de poursuivre le Ministre du Plan qui est dans des réseaux de pillage du Congo. C'est-à-dire, de son propre pays !!!

Quel avantage d'avoir 4 vice-présidents qui sont payés $ 200 000 (sic) alors ue des commissaires de zone à qui l'on doit payer $15 ne sont eux, même pas payés ! C'est malheureux ! Au lieu d'avancer la transition, nous faisons de la Confusao (ndlr de la démagogie).

Le mal du Congo c'est qu'on ne raisonne pas en fonction de l'intérêt du pays mais pas en fonction du pouvoir et l'individualisation du pouvoir.

Ce qu'il faut au Congo, c'est des actions combinées; le Congo a besoin d'hommes. Il lui faudrait un Mobutu à la tête de Mandela.


* : Jean Omasombo, Benoit Verhaeghe, " Patrice Lumumba,acteur politique : De la prison aux portes du pouvoir, juillet 1956-février 1960 ", L'Harmattan, Paris 410. p.


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