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De l’Algérie à l’Arabie saoudite, le Ramadan n’a « jamais été aussi triste »

De l’Algérie à l’Arabie saoudite, le Ramadan n’a « jamais été aussi triste » 2020-05-23
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Le confinement et la fermeture des mosquées ont bouleversé les habitudes du mois de Ramadan dans la plupart des pays majoritairement musulmans. En Arabie saoudite, en Irak, en Turquie, au Liban, en Algérie ou au Yémen, des croyants racontent leur difficulté à s’adapter, et la solidarité qui s’organise.

Jamais Rachad Mohammad n’aurait imaginé vivre un Ramadan aussi étrange. Pour ce comptable saoudien employé par des grands hôtels de La Mecque, le spectacle de l’immense esplanade de la mosquée Al-Harâm entièrement vide est « très très triste ». « Heureusement, nous entendons depuis chez nous la récitation du Coran, grâce aux haut-parleurs. Mais les images diffusées à la télévision montrent un imam avec trois ou quatre personnes derrière lui, pas plus », raconte au téléphone ce père de trois enfants, qui télétravaille chez lui depuis le début du confinement imposé par les autorités saoudiennes.

Pour lui, comme pour de nombreux autres musulmans à travers le monde, « tout est changé ». Notamment pendant ces dix derniers jours du mois sacré qu’il a l’habitude de passer « en prière à la mosquée ». « J’ai l’impression que nous sommes tous possédés par nos téléphones et par WhatsApp », soupire-t-il.

Les nuits du Ramadan moroses cette année

Amine, un Algérien de Tlemcen, ville au riche passé historique de l’ouest du pays, a le même sentiment. « Je ne me rappelle pas avoir vécu un Ramadan aussi triste, surtout le soir après le ftour, le repas de rupture du jeûne. Les nuits du Ramadan, d’habitude si belles en terre d’islam car c’est la seule occasion pour les musulmans de vivre la nuit à l’extérieur, sont moroses », confie-t-il. « Chacun est devant sa télé ou son portable ». Et les commerces qui vendent la zlabia et la hrissa, les pâtisseries prisées pendant cette période, ne servent leurs clients que « par des portes dérobées ».

Marqué par un jeûne strict, du lever au coucher du soleil, le mois sacré est habituellement un moment de fête - celle de la révélation du Coran au prophète de l’islam - et de retrouvailles. Rien de tout cela cette année en raison des mesures prises par de nombreux pays pour lutter contre la pandémie. Même la grande fête de l’Aïd el-Fitr, qui clôt chaque année le mois de jeûne et qui devrait être célébrée cette année samedi 23 mai, pourrait bien être solitaire pour de nombreux croyants.

Privation des liens familiaux

La privation de liens familiaux, c’est ce qui pèse surtout à Maha, 70 ans, qui vit à Abbassieh au Sud Liban. Cette aïeule chiite n’a pas vu sa fille, pourtant installée dans le même village, depuis la mi-mars. D’habitude, certains de ses frères et sœurs qui vivent en Afrique ou en Europe regagnent leur village en ce mois spécial. « Avec le coronavirus, chacun est bloqué chez soi et jeûne de son côté, c’est triste », reconnaît-elle, avouant enchaîner les feuilletons égyptiens et turcs en compagnie de celle de ses filles qui vit avec elle.

En « allégeant la pression sociale », le confinement a sans doute profité à ceux qui ne jeûnent pas, et qui d’ordinaire sont souvent obligés de se cacher. Mais ceux qui tiennent à ce rite ont dû trouver le moyen de l’accomplir sans le soutien de la communauté. Mère de famille et femme engagée, Fatema Abou-Ousba vit à Sanaa au Yémen. Elle a préféré se repasser « d’anciennes images de récitations du Coran à la grande mosquée de La Mecque » plutôt que la regarder vide à la télévision. Sensibilisée à la lutte contre le coronavirus, elle a également employé son Ramadan à « diffuser les consignes » autour d’elle.

Contourner le vide creusé par le confinement

Prière dans une mosquée iranienne pendant le ramadan. (© Vahid Salemi/AP)

À la mosquée, où son mari a pu continuer à se rendre, les fidèles ont été priés de « s’espacer d’un mètre ». Mais dans son pays traumatisé par cinq longues années de guerre, le virus semble parfois loin, notamment pour les plus démunis.

Chez Saleh Abdelmajid, 45 ans mais déjà grand-père, le programme reste inchangé : « dormir pendant la journée pour moins sentir la faim », puis rompre le jeûne avec les quelques denrées rapportées par son fils du marché : « du pain trempé dans du yaourt parfumé avec du thym, un peu de salade, des tomates et du piment » ; et surtout mâcher le « khat », plante psychotrope et véritable fléau dans le pays.

Les érudits, comme Djihad Al Asadi, ont sans doute plus de facilités à contourner le vide creusé par le confinement. Cet enseignant en sciences islamiques à Nadjaf en Irak, où la fermeture du mausolée de l’imam Ali a été durement ressentie par les fidèles chiites, a publié « une série d’articles sur des sujets religieux ou de la vie quotidienne ».

« La fréquentation des réseaux sociaux a été plus intense que jamais », remarque-t-il, reconnaissant en avoir profité lui-même pour « approfondir ses connaissances en linguistique, en logique ou en philosophie ». Ce clerc chiite a également tenté d’analyser la pandémie mondiale sous l’angle de « la relation à Dieu ». Il y voit « une preuve supplémentaire que l’homme est incapable de contrôler seul la course de l’univers ».

Solidarité et partage

Dans une période où la crise économique fait rage et où la pauvreté explose, la solidarité et le partage, dimensions fondamentales du Ramadan, ont été mis à mal par le confinement. « C’est une période pendant laquelle les gens se visitent les uns les autres, et les mosquées font table ouverte le soir pour les plus démunis », raconte Hakan Bilgin, coordinateur local de Médecins du monde en Turquie.

Il observe déjà les conséquences dramatiques de leur fermeture. « Cloîtrés chez eux, les Syriens se sont retrouvés encore plus isolés, raconte-t-il. Ils sont empêchés de socialiser avec des Turcs et dans l’incapacité de trouver les petits boulots qui les font vivre. Les conséquences sont immenses, aussi bien économiques que psychologiques et même humaines. »

En Irak, où le chômage fait des ravages, « des centaines de volontaires » ont tout de même réussi à se mobiliser pour « distribuer des colis de première nécessité aux plus démunis », assure Djihad Al Asadi.

L’augmentation du prix des denrées alimentaires est habituelle en cette période. « Mais cette année, c’est incroyable », s’alarme Maha au Sud Liban. « Je sais, par certaines de mes amies, que certains habitants du village ont à peine de quoi manger. Quand je le peux, j’envoie des plats que j’ai préparés pour des familles que je connais afin qu’elles puissent tout de même rompre le jeûne convenablement. »

À Tlemcen, en Algérie, des bénévoles, « surtout des femmes », ont cuisiné chez eux ou collecté de l’argent dans leur entourage ou via Internet pour commander des repas chauds qu’ils apportent « chaque soir à l’hôpital ». Un bel « élan de solidarité » qu’il faudra sans doute poursuivre et même étendre, bien au-delà du Ramadan.

Anne-Bénédicte Hoffner (avec Jenny Lafond, à Beyrouth)
La Croix / MCP, via mediacongo.net
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