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Mort de George Floyd : le cri de l’Amérique noire

Mort de George Floyd : le cri de l’Amérique noire 2020-06-01
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En manifestant parfois violemment, la communauté afro-américaine s’élève aussi contre le racisme ordinaire, les clivages sociaux et la crise sanitaire et économique provoquée par le coronavirus.

« Je n’ai pas pu dormir pendant deux nuits. » Boysie Dikabe se tient à l’écart des milliers de manifestants réunis ce week-end sur une place publique de Harlem, le quartier afro-américain historique de New York. Ce Noir originaire d’Afrique du Sud est toujours choqué par la mort, lundi 25 mai, de George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans mort après qu’un officier de police blanc de Minneapolis s’est agenouillé sur son cou lors d’une interpellation filmée par une passante. « Cette mort montre ce qui se produit depuis des années voire des siècles aux États-Unis et dans le monde, poursuit-il. Avec la pandémie, nous avons le temps de réfléchir et d’agir. Nous sommes exaspérés. »

Racisme ordinaire

« Colère », « tristesse », « ras-le-bol » : avec ce nouveau cas de violence policière, la communauté noire américaine est à bout. Depuis la mort de George Floyd, les manifestations qui tournent parfois à l’émeute se sont étendues dans une trentaine de grandes villes américaines et à l’étranger. New York, pourtant toujours sous confinement, en accueille plusieurs chaque jour dans ses rues largement vides. Ici comme ailleurs, des portes de la Maison-Blanche à Los Angeles en passant par Chicago, il n’y a pas que George Floyd que l’on pleure.

Depuis trois mois, les États-Unis connaissent une triste succession de meurtres de Noirs commis par des Blancs. En mars, Breonna Taylor, une professionnelle de santé vivant dans le Kentucky a été tuée chez elle lors d’une intervention de police fondée sur des informations erronées. En février, Ahmaud Arbery, un Noir de 25 ans, a été abattu en Georgie par deux Blancs alors qu’il faisait son jogging. Sa mort n’a fait la « une » des médias qu’en mai, quand une vidéo le montrant pourchassé par ses tueurs présumés, un père et son fils qui le suspectaient de cambriolage, est apparue sur les réseaux sociaux.

Incident moins tragique mais révélateur du racisme ordinaire que subissent les Noirs américains, une autre vidéo, celle d’une femme blanche menaçant un homme noir à Central Park d’appeler la police alors que celui-ci lui avait calmement demandé de mettre son chien en laisse, a également suscité une vive émotion, quelques heures seulement avant la mort de George Floyd. « Le niveau d’engagement dans les manifestations n’a pas été aussi élevé depuis 2014 et les morts de Michael Brown et d’Eric Garner », deux Noirs tués respectivement à Ferguson (Missouri) et New York par des officiers de police blancs, résume Khalil Muhammad, professeur d’histoire à Harvard.

Une communauté frappée de plein fouet par la crise économique

L’expert n’est pas surpris par l’intensité de la colère actuelle. Elle survient au terme de plusieurs mois douloureux pour la communauté noire, qui souffre toujours de l’héritage social et économique de l’esclavage et de la ségrégation. Représentée de manière disproportionnée dans les décès liés au Covid-19, à cause de comorbidités (diabète, pression artérielle, obésité…), la population noire a été renvoyée durant la pandémie aux disparités de santé dont elle souffre depuis longtemps. Plombée par des salaires stagnants, elle doit maintenant faire face à la perspective d’une crise économique qui promet d’être destructrice pour elle, comme l’ont été la récession de 2008 et la « grande dépression » de 1929.

« Depuis l’esclavage, le péché originel des États-Unis, on n’a jamais su trouver notre place dans cette société », analyse Karen Moore, une Afro-Américaine rencontrée lors de la manifestation de Harlem, au pied de la statue d’Adam Clayton Powell Jr., premier député noir de New York. Ici comme ailleurs dans le pays, les mots « oppression », « nouvel esclavagisme », ou encore « réparations » (forme de compensation pour les descendants d’esclaves) reviennent souvent. « Si j’ai fait les mêmes études qu’un Blanc, je veux être payée comme lui. Si je suis arrêtée par la police, je veux pouvoir être traitée de la même manière que lui », continue Karen.

Des manifestants blancs dans les cortèges

« Depuis que je suis enfant, on nous répète à l’école que la situation des Noirs s’est améliorée depuis l’esclavage, mais plus on grandit, plus on se rend compte que les discriminations persistent », souligne Kevin Blackwood, un autre manifestant. Lui aussi a eu son lot d’interpellations « abusives » de la part de la police : « Ça ne s’arrête jamais. Nous sommes fatigués. »

À New York comme ailleurs dans le pays, les Blancs, en particulier les jeunes, sont bien représentés dans les rassemblements antiracistes. « Nous pouvons commencer par écouter ce que vit la communauté noire et se mettre à son service. Nous devons reconnaître le fait que notre couleur de peau nous donne certains privilèges », abonde Jessica Moore, une jeune femme blanche présente, dimanche 31 mai, à Union Square, place publique qui sert de point de ralliement à de nombreuses manifestations à New York. Elle a perdu son père dans les attentats du 11-Septembre. « Quand on n’obtient pas justice pour la mort d’un proche, c’est du terrorisme. C’est ce qu’il s’est passé avec George Floyd », estime-t-elle. Elle aimerait que les quatre policiers impliqués dans sa mort soient tous arrêtés, et pas seulement Derek Chauvin, l’officier qui s’est agenouillé sur son cou.

Impunité policière

Plusieurs figures de la communauté noire et des militants antiracistes appellent désormais les mairies à couper les financements des départements de police au profit de programmes sociaux destinés à aider les plus fragiles. Aux États-Unis, ce sont essentiellement les municipalités et les États fédérés – et non le gouvernement national – qui financent les forces de l’ordre. Ils veulent aussi que les officiers impliqués dans des affaires de violence raciste soient punis.

Selon une étude du Cato Institute, seul un tiers des affaires criminelles visant la police fait l’objet de poursuites. « Ils sont protégés par des syndicats très influents. Tout candidat politique à un siège local ou national veut pouvoir dire, comme Donald Trump, qu’il est le candidat de l’ordre et de la loi », pointe l’universitaire Khalil Muhammad.

« Il faut que la police recrute plus de non-Blancs et que les bons flics dénoncent les mauvais », avance Anthony Ortiz, 23 ans. Ce Portoricain est réconforté par la présence de jeunes Noirs et Blancs dans les rangs des manifestants. « Notre génération voit des choses sur les réseaux sociaux que nos parents ne voyaient pas, ajoute-t-il. On est très motivés et enthousiastes. Heureusement, car nous avons beaucoup de travail à faire. »

Alexis Buisson
La Croix / MCP, via mediacongo.net
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