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Jean Omasombo: soixante ans après sa proclamation, "l'indépendance réelle du pays reste à conquérir" (INTERVIEW)

Jean Omasombo: soixante ans après sa proclamation, "l'indépendance réelle du pays reste à conquérir" (INTERVIEW) 2020-06-30
Société
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Le premier ministre Patrice Lumumba et le chef du gouvernement belge, Gaston Eyskens, signant le texte de l'indépendance le 30 juin 1960 (© AP/ ARCHIVES)

Le 30 juin 1960, le Congo arrachait son indépendance à la Belgique. Jean Omasombo, est historien, professeur à Kinshasa et chercheur à l’Africa Museum de Tervuren en Belgique. Il est l'auteur d'une biographie politique de Patrice Lumumba. Il revient sur les conditions de l'indépendance du pays. Une indépendance sous influences.

TV5MONDE : Aujourd’hui, comment est perçue chez les Congolais cette mémoire du 30 juin 1960, date de la proclamation de l'indépendance ?

Jean Omasombo : Cette mémoire reste dans la brume. Les Congolais n’ont pas eu réellement l’occasion d’écrire leur histoire et de revenir sur cette histoire. Le régime de Mobutu Sese Seko (1965-1997) a longtemps distillé l'idée que le fait de vouloir chasser les Blancs en 1960 était la source de tous les malheurs du pays. Le souhait du premier ministre Patrice Lumumba en 1960 de voir naître un pays réellement indépendant, débarrassé de toute influence étrangère, a échoué. Aujourd'hui toute la classe politique se réclame de Patrice Lumumba mais sans que réellement on puisse percevoir le message de ce père de l'indépendance.

Comment le débat sur le déboulonnage des statues des colonisateurs en Belgique est perçu en République démocratique du Congo ?

Dès 1960-1961 et ensuite à partir de 1964, les statues des rois belges et des figures de la colonisation ont été détruites ou retirées des places publiques. Certaines de ces statues sont encore présentes dans un parc de Kinshasa mais on peut dire que l'imagerie coloniale a disparu de l'espace public congolais. Les noms des rues, des villes ont été changées. Le débat belge semble lointain pour une grande partie de l'opinion publique congolaise.

Comment peut-on décrire le colonialisme belge au Congo (1885-1960) ?

Le modèle colonial belge, c’est celui de l’apartheid. Blancs et Noirs ne pouvaient pas vivre dans le même quartier. Ils ne pouvaient pas occuper les mêmes emplois. A deux-trois mois de l’indépendance, aucun Noir ne pouvait vivre dans le centre européen de Kinshasa, dans les villes européennes. C’était une séparation totale. Les boucheries vendaient par exemple de la viande pour « chiens et Noirs ». Les Blancs étaient prioritaires pour tout ce qui touchait à l’administration. Le Noir devait donc céder la place au Blanc en toutes choses. C’était une reproduction du modèle sud-africain.

Le Congo était économiquement un espace d’exploitation des ressources minières. Encore aujourd’hui, les routes dans le pays suivent les tracés de ce modèle d’exploitation colonial. Les routes partent des lieux de production du cuivre, du diamant, des minerais pour ensuite déboucher sur l’extérieur. Et pour cette exploitation des minerais, on doit trouver une main d'œuvre corvéable et exploitable à merci. Les Congolais étaient assignés à résidence. Ils n’étaient pas autorisés à quitter leur village. Le village était une réserve de main d’œuvre à disposition de l’appareil colonial pour couvrir les besoins des industries minières. C’était pratiquement de l’esclavagisme.

De quand datent les premiers mouvements indépendantistes et pourquoi les Belges sont-ils contraints d'acter l'indépendance du pays, le 30 juin 1960 ?

La Seconde Guerre mondiale a été une prise de conscience chez les Congolais, notamment pour les soldats congolais qui ont participé au conflit aux côtés des Belges. Ces soldats ont commencé à revendiquer plus de liberté. Le pouvoir belge s'est dit favorable à une ouverture mais rien n'a réellement bougé. Jusqu'en 1956-1957, pour le gouvernement belge, le Congo est la propriété de la Belgique et cette propriété est même une source de fierté.

La mainmise du pouvoir colonial est contestée de fait à partir de 1958, pour des raisons externes. Le 24 août 1958, le général de Gaulle se rend à Brazzaville, de l'autre côté du fleuve Congo, et laisse entrevoir l'indépendance pour les pays africains colonisés par la France. Au mois de décembre 1958, une conférence panafricaine se tient à Accra au Ghana. Elle accueille de nombreux dirigeants indépendantistes. Des Congolais sont présents dont le futur premier ministre du pays, Patrice Lumumba. Ce dernier en revient avec une conviction : l'indépendance est un droit légitime.

Le contexte géopolitique est donc très défavorable aux Belges et en 1959 des insurrections ont lieu à Kinshasa - alors appelé Léopoldville, et à Kisangani. Très rapidement la situation devient incontrôlable et la Belgique est dépassée par les évènements parce que de fait le gouvernement n'a jamais voulu parler politique et indépendance avec les Congolais.

L’acte d’indépendance est donc signé le 30 juin 1960. Mais peut-on parler d’indépendance réelle ?

C’était une indépendance sans indépendance. Lors d’une table ronde organisée par la Belgqiue le 27 janvier, où on décide finalement que le Congo deviendra indépendant, la première idée du gouvernement belge est d’accorder l’indépendance du pays avec comme souverain le roi des Belges, et un gouvernement avec des Congolais mais aussi des Belges. Il faudra le refus de Patrice Lumumba pour que la Belgique renonce à ce projet.

Mais toutes les ressources minières restent aux mains des Belges. L’administration est alors contrôlée par les Belges car il n’existait pas réellement d’élite locale formée congolaise à ce moment-là. Le Congo, en 1960, n’avait pas plus d’une vingtaine d’universitaires parmi sa population et la plupart d’entre eux étaient étudiants. Le gouvernement belge prétexte ce manque de ressources humaines pour garder le contrôle de l'administration du pays. La Belgique n'a jamais considéré le Congo d'après 1960 comme un pays indépendant.

Les velléités de Patrice Lumumba pour une vraie indépendance seront donc rapidement contrées. Le contrôle des ressources minières par les Belges est ainsi concrétisé par la sécession du Katanga, soutenue par Bruxelles, entre 1960 et 1963. Le Katanga est la région minière la plus riche du pays. Face aux résistances, la Belgique décide d’intervenir militairement avec 800 soldats. Plusieurs milliers de personnes seront tuées à Kisangani en 1964. Il faut donc trouver un homme fort favorable aux intérêts de l’ancien colonisateur.

Le colonel Jospeh-Désiré Mobutu (devenu plus tard Mobutu Sese Seko), pro-belge, est placé au pouvoir par les Belges en 1965. Il y restera jusqu’en 1997. Le Congo, pourtant, est un pays trop grand pour la Belgique, trop difficile à contrôler et donc la Belgique aura toujours besoin d’être épaulée par la France et les Etats-Unis. C’est cette troïka - Belgique France États-Unis, qui va décider du destin du pays. Le pouvoir de Mobutu de son côté va développer l’identité congolaise, abattre les statues coloniales. Il déboulonne les monuments à la gloire de Leopold II mais il reste un homme des Américains, des Belges et des Français.

Quels sont les facteurs qui favorisent ces influences étrangères ? Le contexte de la Guerre froide ? Les richesses du sous-sol ?

La seconde guerre du Congo a eu lieu de 1998 à 2003. (©TV5MONDE)

Ce sont les deux ! Plusieurs fois, Mobutu aurait pu être chassé du pouvoir par des rebellions et plusieurs fois le régime de Mobutu été sauvé par les Belges et les Français, soutenus logistiquement par les Américains comme en 1966 et 1978. Car Mobutu fait partie du camp occidental. Le Congo, véritable sous-continent, occupe une position stratégique pour les Américains en Afrique face à des états prosoviétiques. Les Cubains sont en Angola. En 1965, les Cubains tentent de s'implanter au Congo et échouent.

Les ressources minières aiguisent les appétits des puissances étrangères et elles génèrent la corruption. Elles empêchent l’accès au sein de l’administration de gens capables de construire un État solide susceptible de renforcer l'unité du pays et de résister à toute ingérence.

La guerre froide terminée, les Occidentaux lâchent Mobutu Sese Seko. Peut-on dire que l’influence des états occidentaux a été remplacée par celle des acteurs régionaux ?

Avec la fin de la Guerre froide, les influences américaines ou françaises ne se sont pas taries mais le jeu des alliances s’est élargi. La France par exemple, au lendemain de la Guerre froide, a cherché ainsi à être influente via le Gabon d'Omar Bongo. Le régime de Mobutu avait malmené de nombreux pays africains voisins. L'heure de la revanche pour les voisins africains du pays a sonné lorsque les Occidentaux ont cessé de soutenir Mobutu.

Laurent-Désiré Kabila, au pouvoir de 1997 à 2001, a pu renverser le régime grâce au soutien du Rwanda. L'AFDL, l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, qui regroupait des dissidents à Mobutu, conduits par Laurent-Désiré Kabila, n'aurait jamais accédé au pouvoir sans le Rwanda de Paul Kagamé lors de la première guerre du Congo entre 1996 et 1997.

Avec la chute du régime de Mobutu, ces états africains ont profité aussi de la faiblesse de l'État congolais.

De nombreux états africains seront très impliqués dans la seconde guerre du Congo (de 1998 à 2003). Ils viennent au Congo pour prendre et non pas recevoir (voir carte). Ils viennent pour s’accaparer les richesses minières, les ressources naturelles du pays.

Aujourd'hui, on ne peut pas dire qu'un acteur étranger domine les autres. On assiste plutôt à une superposition d'influences. Une chose est sûre, à mon sens, 60 ans après la déclaration de son indépendance formelle, le pays reste en proie aux influences de pays étrangers. L'indépendance réelle du pays reste à conquérir.


TV5Monde / MCP, via mediacongo.net
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