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Diaspora

Bloqués à la frontière mexicaine, des migrants de RDC et d'Haïti rêvent des États-Unis

2020-12-18
18.12.2020
2020-12-18
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Depuis la fermeture des frontières à cause du Covid-19 et en vertu d’une règle imposée par l’administration Trump, des milliers d’Africains et d’Afro-Caribéens sont coincés au Mexique. Interdits de pénétrer sur le territoire américain pendant le traitement de leur demande d’asile, sans le sou, ils se retrouvent dans la rue. La politique frontalière des États-Unis est un des dossiers que va devoir traiter la nouvelle administration Biden.

Ana vit avec sa fille de 2 ans dans une tente igloo sur un terrain vague. De l’autre côté du fleuve Rio Grande se trouve Brownsville, au Texas. Mais elles n’y sont jamais parvenues. Cela fait quatorze mois que cette Haïtienne est bloquée à la frontière avec les États-Unis, à Matamoros, au Mexique. Bloquée par la pandémie de coronavirus qui a interdit tout passage « non essentiel ». Bloquée aussi à cause de cette règle de l’administration Trump qui oblige à demander l’asile depuis le dernier pays visité avant d’arriver aux États-Unis. Bloquée enfin, car sans argent pour retourner en Haïti ou aller ailleurs.

Malgré sa situation, Ana a le rire généreux. « Grâce à Dieu, la santé va. Alors je ne me plains pas… » Elle raconte : « J’ai quitté Haïti en 2016 pour fuir les violences et la pauvreté., j’ai dû laisser mes 3 grands enfants sur place. » Elle se rend d’abord au Chili où son mari a décidé de rester. Son périple l’emmène ensuite au Mexique qu’elle traverse du Sud au Nord. Un trajet à pied, en bus et en auto-stop qu’elle accomplit avec son bébé de quelques mois. La petite Anaëlle a appris ses premiers mots en créole et en espagnol à Matamoros, dans et autour de cette tente qui constitue sa maison.

Ana est loin de l’eldorado qu’elle imaginait en quittant Haïti où elle était coiffeuse. Chaque jour, elle essaie de trouver de la nourriture, mais aussi du bois pour cuisinier. Le reste du temps, elle joue avec sa fille. « On survit grâce à l’aide d’ONG américaines qui nous donnent des couches, du lait, des jouets, mais aussi des vêtements et de quoi manger. » Ces associations lui apportent aussi un soutien juridique, mais le plus important est peut-être le soutien moral.

À l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016, vingt mille avocats ont créé, avec des militants des droits de l’homme, l’association Lawyers for good government (« Juristes pour une bonne gouvernance »). Un de leurs projets consiste à venir en aide aux migrants à Matamoros : le projet Corazon (« cœur » en espagnol).

Et ces déplacés en ont besoin. Car à Matamoros, la situation est calamiteuse. Il y a les migrants qui sont enfermés dans le camp. Un espace qui devait servir de zone de transit et d’attente entre le Mexique et les États-Unis. Mais dès le mois de mars, les autorités du camp ont décidé de ne plus laisser entrer personne, pour éviter toute contamination du Covid-19. De 3 000 personnes avant la pandémie, le camp ne compte plus que 1 000 réfugiés. La plupart des migrants hispaniques ont pu se débrouiller pour aller ailleurs. Restent les Africains : des Camerounais, des Angolais et des Sénégalais principalement. Mais tous ceux qui n’ont pas pu y entrer avant le mois de mars ont dû se débrouiller.

À Matamoros, il y a quelques centres hébergement, mais la plupart des migrants vivent dans la rue. C’est le choix qu’a fait Ana. En plus des violences que subissent tous les migrants, « être Noir au Mexique veut dire souffrir des brimades racistes quotidiennes. C’est pour ça qu’on a dû quitter notre centre d’hébergement. Tous les jours, on m’insultait. J’avais peur. C’est aussi pour ça que ma fille ne joue plus avec les autres enfants », se désole Ana.

La frontière est un piège mortel pour les réfugiés 

Tout le long du fleuve Rio Grande, on trouve des villes avec un pied au Texas et l’autre au Mexique. Et dans toutes ces villes mexicaines, on trouve des réfugiés qui sont bloqués. Jennifer Harbury est une avocate américaine qui s’occupe de migrants à Reynosa, à 89 kilomètres au nord de Matamoros. Elle fait partie de l’association Angry Tias And Abuelas (« les tantes et grands-mères en colère »).

« Entre le Covid-19, la corruption, le manque de nourriture, les ouragans et les gangs… La situation à la frontière est horrible, dénonce Jennifer Harbury. Les migrants sont enlevés pour être vendus à d’autres cartels comme main-d’œuvre ou esclaves sexuels. Il y a aussi des enlèvements pour demander des rançons si le cartel découvre que vous avez une famille qui est restée au pays. Une personne peut être enlevée deux ou trois fois pour des demandes de rançons. Et puis il y a les viols, c’est sordide. C’est vraiment un piège mortel de se retrouver à la frontière. Les Africains que je rencontre comprennent la situation très vite. Au bout de deux jours, ils essaient de trouver un moyen de quitter cet endroit. » 

L’avocate poursuit : « Je connais une jeune fille du Honduras qui a été prise deux fois en otage avec son fils de 3 ans. La première fois, elle a échappé par miracle à une fusillade. Et la seconde fois, elle a été violée par plusieurs hommes devant son fils. Elle est toujours bloquée à la frontière, et à cause du Covid elle ne peut plus aller nulle part. »

À Reynosa, beaucoup de migrants sont arrivés avec leurs enfants. Mais avec les kidnappings et la situation sanitaire, ils essaient de ne pas être trop visibles. Selon les estimations, ils pourraient être 2 000 migrants dans cette ville, dont une grande partie d’Africains. Avant le mois de mars, certains ont réussi à traverser et à entamer leur procédure de demande d’asile aux États-Unis. « Mais à cause de Donald Trump, les migrants sont emprisonnés. Ils ne sont plus laissés en liberté surveillée le temps que leur cas soit étudié, souligne l'avocate Jennifer Harbury. Vous avez des gens en prison depuis trois ou quatre ans alors qu’ils n’ont commis aucun crime. Si ce n’est d’être entrés aux États-Unis. »

 C’est le cas de Philo, à 250 km plus au Nord. Il a traversé le pont qui surplombe le fleuve Rio Grande au niveau de Nuevo Laredo, et il se trouve dans un centre de détention de Laredo, au Texas. Philo est Congolais, il a 44 ans et a fui Kinshasa (il a longtemps habité la commune de Bumbu, avant d’aller s’installer à Kimbanseké). Depuis qu’il a collaboré avec la Monuc (Mission de l'Organisation des Nations unies en République démocratique du Congo) comme superviseur à la Commission électorale indépendante, il craint pour sa vie. Il a reçu par deux fois des menaces de groupes armés qu’il soupçonne d’être liés aux politiciens de RDC. Ces hommes voulaient l’obliger à tricher lors de l’élection.

Philo a bien pensé à partir pour le Congo-Brazzaville, mais il craignait que des sbires de RDC ne parviennent jusqu’à lui. « Une dame, qui priait avec moi à l’église catholique, travaillait à l’aéroport. Elle m’a aidé à quitter le pays. On m’a dit qu'aux États-Unis, on protégeait les demandeurs d'asile. En plus, mon ancien assistant habite dans l’Illinois et plusieurs personnes avec qui j’ai étudié sont aussi aux USA. » Ce mirage a convaincu Philo. De Kinshasa, il s’est envolé pour l’Équateur où les ressortissants de RDC n’ont pas besoin de visa d’entrée. « Après, j’ai pris la route. » Il énumère : « La Colombie, Panama, le Costa Rica, le Nicaragua, le Honduras, le Guatemala et puis le Mexique. À la fin, nous étions un groupe de plus de 500 Africains, des Camerounais, des Togolais, des Sierra-Léonais. »

Pour son voyage, il a dépensé 5 000 dollars pour finalement se retrouver, depuis un an et demi, dans un centre de rétention, qui n’est rien d’autre qu’une prison. « On a très peu à manger. Parfois, on nous donne deux morceaux de pain et une carotte. On ne sort que 2 fois par jour pour aller à l’extérieur. Quarante-cinq minutes le matin et quarante-cinq minutes l’après-midi. Mais nous sommes confinés dans un espace de 10 mètres carrés. » 

Dans son dortoir, il vit avec des Ghanéens, des Sierra-Léonais, des Congolais, des Angolais. Ils sont 42 au total. Avant la pandémie, il recevait de la visite et un peu d’argent des associations d’aide aux migrants. Il pouvait ainsi acheter de la nourriture, de l’eau ou une brosse à dents. Cet argent permet aussi d'appeler ses proches. Mais depuis dix mois, c’est fini. Même l’avocat de Philo n’entre plus. C’est dire son isolement. Avant, il enseignait l’histoire et la sociologie africaine. Aujourd’hui, Philo passe son temps à attendre.

Pour ses 100 premiers jours à la Maison Blanche, Joe Biden a promis de mettre fin aux longues détentions des migrants, ce qui permettrait à Philo d’attendre en semi-liberté la décision sur son cas. Le nouveau président américain a aussi promis de mettre fin à l’obligation d’attendre au Mexique, ce qui permettrait à Ana de passer le pont et de se rendre au Texas.


RFI / MCP, via mediacongo.net
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