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Chroniques & Analyses

La « Pop-Économie » et les risques d’érosion de l’efficacité monétaire en RDC (Analyse de Caleb Bonyi Muakadi Mukandila*)

2026-02-26
26.02.2026
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L'appréciation spectaculaire du franc congolais en octobre 2025 a cristallisé une tension majeure dans le débat public en République Démocratique du Congo (RDC), ce qui est normal car les questions monétaires touchent directement tout citoyen sans distinction de niveau de connaissances en économie. Ce débat public oppose largement en général deux visions difficilement conciliables : celle des partisans de la Banque Centrale du Congo (BCC), qui y voient un signe de raffermissement monétaire, et une autre vision qui perçoit ce mouvement comme une source de déséquilibre budgétaire et de stress de trésorerie…

Ce clivage illustre l'émergence d'une « Pop-Économie ». Il s’agit des récits économiques qui séduisent le public et parfois les décideurs en remplaçant la rigueur scientifique par des slogans simplistes et des métaphores permettant d’éviter d'affronter les réelles défaillances structurelles de l’économie. Dans le cas précis il s’agit des récits publics qui ont tendance à juger la politique de la banque centrale uniquement à travers ses effets instantanés et visibles sur le niveau du taux de change au lieu de se focaliser sur sa cohérence intertemporelle. Or, dans une économie aussi bien ouverte et fortement dollarisée qu’est celle de la RDC, le niveau ponctuel du change nominal (le chiffre affiché au tableau du changeurs ou cambistes de rues) n'est pas l'indicateur de performance ultime. En fait, il est fréquent de voir l'opinion publique s'alarmer ou se réjouir dès que le chiffre change au tableau du cambiste de rue, pourtant, pour l'économie réelle, la valeur du taux de change à un instant T est bien moins importante que sa stabilité sur le long terme car permettant de stabiliser les anticipations des agents économiques sur le long terme, ce qui devrait logiquement être la base indiquée pour tout débat sur la question.

La théorie économique, notamment le modèle d’ overshooting (sur-réaction) développé par le regretté célèbre économiste Rudi Dornbusch au MIT, enseigne qu’un taux de change peut sur-réagir brutalement à court terme avant de converger vers son point d’équilibre. En soi, une appréciation rapide n'est pas toujours forcément synonyme de déséquilibre. Elle ne devient problématique que si elle manque de crédibilité ou si elle entre en contradiction avec les autres instruments macroéconomiques.

https://fr.tradingeconomics.com/congo/currency

 

Le cadre des crises de change qu’on appelle de deuxième génération éclaire les épisodes où les autorités peuvent déplacer temporairement l’équilibre du marché des changes par interventions, annonces et signaux même sans modification immédiate des fondamentaux de l’économie. Dans ce cadre, l’issue dépend de la crédibilité perçue. Si le public pense que la défense de la valeur de la monnaie nationale (le taux de change) sera poursuivie « coûte que coûte », l’équilibre s’aligne sur l’intention ; sinon, l’effet s’érode à mesure que les réserves de change diminuent ou s’épuisent et que les anticipations se corrigent (multiplicité d’équilibres). Les politiques de « fear of floating » observées dans de nombreux pays émergents illustrent ce biais à intervenir pour comprimer la volatilité du change souvent pour contenir l’inflation importée au prix d’une exposition croissante à l’attrition des réserves et à des retours de flamme quand l’intervention cesse.

En lisant le communiqué du 7 octobre 2025 de la BCC il ressort que la forte appréciation du Franc Congolais (CDF) connue au dernier semestre de l’année 2025 est due principalement à l’intervention directe sur le marché des changes, le 18 août 2025, à travers une cession de 50 millions de USD et à l’actualisation du taux de change appliqué au stock de la réserve obligatoire sur les dépôts en dollar américain, cristallisée en monnaie nationale par une ponction de 371 milliards pour le premier palier (BCC). Cette communication est cohérente avec une défense active et un effet d’annonce : injection de devises, absorption de liquidité locale, et cadrage sémantique autour de la stabilité. Or, la littérature économique montre que ces leviers n’aboutissent à une stabilisation durable que si les anticipations sont solidement ancrées par un bilan de crédibilité et par la cohérence des instruments (ciblage effectivement respecté, transparence, prévisibilité). Par ailleurs, les évaluations économiques menées par le Fonds Monétaire International (FMI) au titre de la Consultation de l’Article IV soulignent que l’économie congolaise demeure caractérisée par une dollarisation élevée, une forte dépendance aux recettes minières, ainsi qu’une faible profondeur des marchés financiers. Ces éléments réduisent la capacité de la politique monétaire à influencer durablement les prix et les comportements de placement en monnaie nationale.

En d’autres termes, ces conditions structurelles indiquent que la situation macroéconomique de la RDC reste vulnérable et que l’impact d’une appréciation ponctuelle du FC, comme celle observée en octobre 2025, a donc tendance à rester limité si elle n’est pas accompagnée d’un renforcement de la crédibilité monétaire, d’une discipline budgétaire cohérente et d’une stratégie claire de dédollarisation progressive.

Selon la littérature académique, principalement dans le cadre néo-keynésien de référence, la politique monétaire agit d’abord par les anticipations. C’est l’anticipation de la trajectoire future des taux, de l’inflation et indirectement du change qui discipline les fixations de prix, les salaires et l’investissement. Ceci implique que sans ancrage des anticipations, le même instrument (taux directeur, interventions de change) produit des effets hétérogènes et instables. Par contre, avec ancrage, la politique économique devient prévisible et crédible (principe du « policy rule » crédible). Appliqué à la RDC, si les agents économiques (ménages, entreprises…) croient que l’appréciation est un signal durable (cadre et réserves de change cohérents, discipline budgétaire, trajectoire de taux lisible), ils réduisent l’indexation au dollar, re-tarifient plus vite en CDF, et diminuent les hausses « de précaution ». Si, au contraire, ils pensent qu’il s’agit d’une parenthèse administrative, ils neutralisent l’intervention en maintenant les prix, l’indexation et la préférence pour les dévises étrangères (l’USD). C’est exactement ce que mesure la littérature sur le pass-through conditionnel à la crédibilité : à crédibilité élevée, les répercussions de change sur l’Indice de Prix à la Consommation (IPC) sont plus faibles et plus lentes ; à crédibilité faible, elles sont rapides et amplifiées .

Contrairement à ce que penseraient les détracteurs des économistes (Généralement considérés comme des « théoriciens »), les anticipations ne se forment pas uniquement dans les équations des modèles mathématiques sophistiqués des économistes et les livres de macroéconomie : elles se récitent socialement par des messages médiatiques, politiques et discussions d’experts parfois contradictoires, elles structurent ainsi la représentation de la valeur future de la monnaie. Actuellement, deux récits de la « Pop-économie» dominent souvent : (i) « CDF fort = victoire économique », (ii) « CDF faible = compétitivité, faiblesse de l’économie, selon le cas». Ces raccourcis masquent l’objectif véritable d’une banque centrale moderne (stabilité des prix et ancrage des anticipations) et introduisent un bruit narratif, une sorte de biais cognitif dans le chef des agents économiques, qui rend la réaction des agents moins élastique aux interventions techniques. Le prix Nobel d’économie Paul Krugman, dans sa critique de la Pop Internationalism, montre comment des récits séduisants mais faux contaminent le débat, déformant la perception des mécanismes réels et affaiblissant l’appétence pour des politiques fondées sur des évidences pertinentes (MIT Press). Concrètement, si la population entend « victoire » quand le FC s’apprécie, puis « trahison » au moindre repli, l’horizon d’anticipation se raccourcit et la politique de la banque centrale perd sa puissance.

Ce bruit narratif agit comme une contagion cognitive par mimétisme informationnel faisant que les agents économiques adoptent des règles de décision simplifiées : garder les prix élevés « par prudence », retarder la ré-tarification à la baisse, thésauriser en dollars… Ces comportements agrégés désancrent l’économie et rendent inefficaces les politiques.

Par ailleurs, la littérature sur la communication des banques centrales renseigne que des messages de l’autorité monétaire clairs, cohérents et prévisibles réduisent l’incertitude et stabilisent les anticipations alors qu’à l’inverse, l’hétérogénéité ou la cacophonie des messages augmente la volatilité des marchés et affaiblit la transmission de la politique (effets sur marchés, prévisibilité des décisions, atteinte des objectifs). Dans un contexte fear of floating, l’autorité est tentée d’« écraser » la volatilité par des interventions. Mais sans une communication crédible, la réduction des vadriations du taux de change peut être apparente, car Il ne peut suffir que d’un petit problème pour que la valeur de la monnaie chute d'un coup, ce qui peut faire monter les prix très vite et très fort dans les magasins.

En effet, dans le contexte actuel, il est plutôt utile de prioriser la réduction de la variance du taux de change en lieu et place de son niveau ponctuel : il peut s’agir de la mise en place d’outil permettant d’expliciter une fonction de perte dans laquelle la volatilité du CDF est un coût, à côté de l’écart d’inflation. Aussi, l’autorité monétaire devrait dans la mesure du possible, « orchestrer le récit » : transformer chaque réunion du Comité de Politique Monétaire (CPCM) en point d’ancrage des règles, des pré-engagements conditionnels et de guidance qualitative pour éviter ou corriger le vide narratif que comblent les récits de « pop économie », c’est-à-dire les récits des non spécialistes connaissant tout. Ensuite, il faudrait aligner instruments et discours car, si l’on défend la stabilité, il faut une cohérence visible (trajectoire des taux, gestion de liquidité, interventions « rule-based » et publication ex-post) car, la littérature économique est unanime : « c’est la cohérence répétée qui construit la crédibilité et réduit mécaniquement le pass-through à l’avenir ». C’est-à-dire que, plus la politique monétaire et de change sera crédible, moins les gens douteront de la Banque Centrale et moins les prix seront sensibles aux petites secousses de la monnaie : dans ce cas, « la confiance agit comme un amortisseur de chocs».

Un objectif opérationnel explicite de stabilité du change (plage de tolérance, métriques de variance) clarifie la trajectoire et coupe court aux lectures populistes (gagner/perdre). Ceci peut passer par une Communication « une seule voix » : un document cadre accessible, des conférences CPM avec questions et réponses (bien ancrées sur les données et la littérature), un suivi ex-post des interventions et des explications pédagogiques sur la différence entre niveau du change et volatilité (les prix baissent peu si les acteurs anticipent un retour en arrière). En effet, la communication est un instrument à part entière de la boîte à outils des banques centrales.

Enfin, l’épisode d’octobre 2025 à début 2026 rappelle que sans ancrage crédible et cohérent, l’économie re-joue de manière continue la pièce du fait que les anticipations sont le levier fondamental et que la « Pop-Économie » en est l’ennemie, car elle réduit la politique à des slogans (« CDF fort »/« CDF faible ») qui désancrent les anticipations. La solution pratique pour les économistes est claire : « réduire la volatilité, maîtriser le narratif, raccrocher la défense du taux de change à un cadre clair de crédibilité ».

*Caleb Bonyi MUKADI MUKANDILA est économiste (Université de Kinshasa-UNIKIN et Université Grenoble Alpes) et Statisticien (Université Toulouse Capitole). Ce point de vue est strictement personnel et donc n’engage aucune de ses institutions d’appartenance

 


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