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Depuis la fermeture des banques à Goma et à Bukavu, villes sous contrôle du groupe rebelle M23 depuis janvier 2025, c’est tout un système économique qui s’est effondré. Les distributeurs automatiques existent, mais ne fonctionnent pas. A cela s’ajoute le fait que les bureaux de change sont désertés. Et dans cette paralysie, les habitants improvisent, s’entraident, troquent et survivent comme ils peuvent.
« Depuis que les banques ont fermé, le dollar a disparu de la circulation. On ne voit plus que des francs congolais et rwandais », explique Eddie Katembo, cambiste et gérant d’un point de Mobile Money à Goma.
Le dollar-monnaie, pilier des échanges économiques dans cette région frontalière, est devenu un mirage. Pour ceux qui, comme Eddie, tiraient profit des transactions monétaires, les jours sont durs. « Avant, on vivait des petits bénéfices sur les transactions. Aujourd’hui, les gens viennent juste retirer ce qu’ils ont, s’ils ont reçu quelque chose », confie Eddie.
Un système économique au bord du gouffre
Selon l’expert en économie Dady Saleh, professeur à l’Université de Goma, « l’économie congolaise est dans le coma. 75 % des grandes entreprises ont été pillées à Goma et à Bukavu quand les rebelles du M23 prenaient le contrôle. Et aucun effort n’a été fait pour les relancer ».
Dans les marchés de Virunga et Birere, les produits vivriers sont bien disponibles, mais les acheteurs manquent. Un paradoxe cruel : l’abondance d’un côté, l’impossibilité d’acheter de l’autre. Patrick Bwira, vendeur de viande, témoigne : « Avant la prise de Goma, je vendais jusqu’à soixante kilos de viande par jour. Aujourd’hui, c’est difficile même d’atteindre cent mille francs. »
Cette baisse drastique du pouvoir d’achat affecte aussi les vendeuses comme Germaine Koko, qui tient un petit étal de légumes : « Avant, je gagnais deux cents mille francs la journée. Maintenant, si j’en fais cinquante mille, c’est une grâce. » L’inflation, alimentée par la rareté du dollar et la désorganisation générale, a mis les produits de première nécessité hors de portée. « La rythme de circulation de la monnaie s’est effondré. Sans ONG ni entreprises étrangères pour injecter de la liquidité, les paniers des ménagères restent vides », note Dady Saleh.
Le monde des fonctionnaires n’est pas épargné. Jean Jacques Etumba, enseignant et père de cinq enfants, n’a pas reçu son salaire depuis trois mois. Et même lorsqu’il est payé, accéder à l’argent devient un défi. « Le gouvernement a trouvé une alternative via une banque avec son service de Mobile Money. Mais à chaque retrait, on perd cinq pour cent. C’est énorme », regrette-t-il.
Comme Jean-Jacques, de nombreux habitants de Goma et de Bukavu doivent s’endetter pour manger. Jean-Jacques lui-même affirme avoir dû prendre des vivres à crédit pour nourrir sa famille. Certains ont trouvé une autre solution : traverser la frontière. C’est le cas de Didier Binyungu. « Je vais à Gisenyi au Rwanda voisin pour retirer de l’argent. Les banques sont fermées ici, les distributeurs aussi », explique-t-il. Cependant, cette manœuvre n’est pas sans coût. « On retire en francs rwandais, qu’il faut ensuite changer. C’est compliqué, mais c’est le prix à payer », déplore-t-il.
Les files d’attente aux distributeurs de Gisenyi, au Rwanda, se sont allongées ces dernières semaines. Ceux qui ont des cartes bancaires internationales Visa s’en sortent un peu mieux, mais la procédure reste risquée et coûteuse, surtout pour les petits salaires. La crise actuelle a mis à nu la fragilité du tissu économique local. Et le professeur Dady Saleh d’ajouter : « Nous sommes déjà dans une économie de subsistance. On produit juste assez pour se nourrir, sans surplus ni chaîne de valeur industrielle. »
L’économie de Goma, largement dépendante du Rwanda voisin pour les produits agricoles, tourne au ralenti. Et dans ce vide, la débrouillardise prend le relais. Gloria Mazirane, habitante de Goma, a réorganisé sa manière de vivre. « Certains achats utiles sont devenus un luxe. On évite les fruits. La viande, on la partage sur deux repas au lieu d’un seul », confie-t-elle. Pour elle, le Mobile Money reste le seul recours. Et de préciser : « Chaque retrait d’argent coûte cher, mais c’est notre seule option. Quand les banques sont inaccessibles, c’est votre téléphone qui vous sauve. »
Malgré les tensions, une forme d’entraide émerge. « On ne peut pas laisser un voisin manquer de nourriture, affirme Gloria. On se prête du charbon de bois, des haricots… Parfois, quand on en a un peu plus, on invite les enfants du quartier à la table. L’entraide, c’est notre bouclier ».
Même dans la crise, le tissu social résiste. Yvette Namwezi, mère de famille, pratique le troc au quotidien. « Si j’ai trop de pommes de terre, j’échange contre autre chose. Personne n’a tout, mais ensemble, on s’en sort », témoigne-t-elle.
Vers une reconstruction incertaine !
Pour l’économiste Dady Saleh, la reconstruction ne peut venir que d’une volonté politique forte. « Il faut replacer l’économie de guerre, la relance industrielle et agricole au cœur de l’agenda gouvernemental. Sans intervention publique, l’économie restera en léthargie », explique-t-il. Il appelle également à un contrôle accru des frontières. Pour lui, « le renforcement de la sécurité et la lutte contre la contrebande sont essentiels. Le blanchiment et les circuits parallèles tuent notre tissu économique. »
Quant aux initiatives du M23, comme la relance de la Cadeco (Caisse d’épargne et de crédit du Congo), Dady reste sceptique : « Sans un État congolais stable derrière, ces tentatives resteront insuffisantes. »
Le lundi 14 avril 2025, lors d’un point de presse conjoint avec le ministre de la Communication et des Médias, le vice‑Premier ministre en charge de l’Économie nationale, Daniel Mukoko Samba, a fermement dénoncé la relance de la Cadeco par la rébellion M23/AFC dans les territoires sous occupation, estimant que cette initiative minait la souveraineté monétaire de la RDC. Mukoko Samba a rappelé que, « la souveraineté monétaire n’est pas à partager avec qui que ce soit », et que seul « l’établissement faîtier du secteur bancaire », à savoir la Banque centrale du Congo, détient le monopole légal de supervision et de contrôle de toutes les institutions financières du pays, y compris la microfinance.
À Bukavu, comme à Goma, la situation reste bloquée. Les pillages d’entreprises, la fermeture des institutions financières, et le repli des ONG ont vidé la région de ses ressources monétaires. Les opérations militaires des groupes rebelles ne génèrent pas une consommation locale significative. « La majorité des achats sont faits par des opérateurs étrangers, rappelle Dady Saleh. Ce qui limite l’impact positif pour les habitants ».
Malgré tout, les habitants de Goma et de Bukavu refusent de sombrer. Ils inventent de nouveaux moyens de vivre, adaptent leur quotidien, se soutiennent mutuellement. C’est une économie de la débrouillardise, une économie informelle qui, pour l’instant, maintient la vie en équilibre. « Si on pouvait juste débloquer les guichets, faire circuler la monnaie. Ce serait déjà un immense soulagement », espère Mazirane, une habitante de Goma.
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