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L’élimination du guide suprême iranien au premier jour des frappes américano-israéliennes est-elle le début d’une libération ou risque-t-elle de plonger le pays et toute la région dans le chaos ? Si les institutions ont enclenché la transition, nul ne peut prédire si la République islamique vacillera. Quatre questions pour comprendre ce qui se joue au lendemain de cette disparition historique.
Qui dirige l’Iran après la mort d’Ali Khamenei ?
Dès l’annonce officielle de la mort du guide suprême Ali Khamenei, et conformément à la Constitution iranienne, les autorités ont indiqué qu’un conseil de direction provisoire allait être formé. Il est composé du président Massoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejei et, depuis dimanche, du dignitaire religieux Alireza Arafi, membre de l’Assemblée des experts et du Conseil des gardiens. Ce triumvirat doit diriger le pays jusqu’à ce que l’Assemblée des experts désigne un nouveau Guide suprême « dans les meilleurs délais ».
Sa mission est avant tout d’assurer la continuité du régime. L’Iran s’était préparé à « tous les scénarios », y compris la disparition de son Guide, a affirmé le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf dans une vidéo diffusée à la télévision d’État.
D’après le New York Times, l’ayatollah avait anticipé l’hypothèse de son assassinat : plusieurs niveaux de succession auraient été prévus au sein des structures militaires et gouvernementales, avec des remplaçants désignés pour les principaux postes stratégiques, ainsi qu’une délégation des responsabilités à un cercle restreint de proches en cas d’incapacité.
« On peut s’attendre à ce que l’Iran applique la loi avec rigueur pour montrer que le pays n’est pas fragilisé : un leader s’en va, d’autres sont là, analyse sur RFI le chercheur Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran. Interrogé par Marion Cazanove, il souligne que plusieurs autres hauts responsables iraniens ont également été tués dans les frappes. On peut s’attendre à ce que la République islamique montre qu’elle n’est pas affectée par ce qui se passe. »
Le régime peut-il survivre à la mort du Guide suprême ?
La disparition d’Ali Khamenei, clé de voûte du pouvoir théocratique depuis plus de 36 ans, constitue un coup inédit porté à la République islamique. « Les frappes israélo-américaines ont déstabilisé le pays, l’élimination d’Ali Khamenei, c’est un verrou qui saute incontestablement », reconnaît Bernard Hourcade. Mais se débarrasser d'un homme ne signifie pas nécessairement « se débarrasser du système », insiste-t-il. L’Iran, rappelle-t-il, « est un système » doté d’institutions solides, d’un appareil sécuritaire structuré et d’un réseau d’élites politico-économiques largement imbriqué, notamment autour des Gardiens de la Révolution, véritable colonne vertébrale du régime. « Ce n’est pas en éliminant quelques leaders qu’on va changer le système », ajoute le spécialiste de l’Iran.
Autour du pouvoir central gravite en effet une architecture dense : les Pasdarans, les Bassidjis, le Conseil des gardiens mais aussi un maillage administratif et sécuritaire présent jusque dans les provinces et les petites villes.
Le régime a été décapité, mais il garde une « capacité d'autorégénération », abonde Sébastien Boussois sur RFI, chercheur spécialiste du Moyen-Orient à l'Institut géopolitique européen. « Ce n’est pas parce que vous éliminez le chef symbolique du régime et que vous bombardez un pays, que le pays tombe ipso facto. » Il rappelle que la mort d’Oussama Ben Laden n’a pas mis fin à al-Qaïda, ni celle d’Abou Bakr al-Baghdadi à l’organisation État islamique.
Depuis hier, comme lui, nombre d'experts rappellent qu'« aucun régime n’a été détruit par les airs ». Mais si nul ne peut prédire l'avenir, pour l'amiral Coledefy, ancien inspecteur général des armées, au micro de Carlotta Morteo, un renversement ne pourra venir que de l’intérieur : « Il n’y aura renversement du régime que si c’est la population iranienne qui prend en main son destin. »
Le peuple iranien répondra-t-il aux appels à descendre dans la rue pour prendre le pouvoir ?
À peine la mort du Guide suprême annoncée par la télévision d’État, des cris de joie ont retenti dans certains quartiers de Téhéran et d'autres villes, a rapporté notre correspondant sur place, Siavosh Ghazi. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des scènes de liesse : des habitants dansant dans les rues, des femmes tête nue exultant. Dans le sud de l'Iran, une foule a renversé un monument à l'effigie de l'Ayatollah Khamenei sous les chants et des feux d'artifice.
Des scènes similaires ont été observées dans la diaspora, de l’Europe à Los Angeles, où vit la plus grande communauté iranienne hors d’Iran. Pour une partie de ces Iraniens, la page du régime semblait déjà tournée.
Mais cet élan ne dit pas tout du pays. Il y a aussi cet autre Iran, en colère et qui pleure la mort d'Ali Khamenei : une foule a convergé vers la place Enghelab, dans le centre de Téhéran dans la matinée. Échauffée par un animateur au micro, elle a crié : « Mort à l'Amérique ! », en se frappant le torse en rythme, comme le veut la tradition chiite lors des cérémonie de deuil.
Pour autant, selon Bernard Hourcade, « il ne fait aucun doute qu’une grande majorité d’Iraniens en ont assez de la République islamique et veulent du changement. Mais bombarder un pays en affirmant vouloir le libérer reste, selon lui, une démarche ambivalente. »
Les Iraniens peuvent-ils redescendre dans les rues comme lors du mouvement de janvier, après la répression qui a fait des milliers de morts selon des bilans encore provisoires ? Il faudra attendre pour le savoir. « Pour l'instant, la pression militaire empêche toute nouvelle mobilisation, les gens ne sortent pas, les écoles sont fermées », témoigne notre correspondant, qui souligne que le gouvernement a aussi mis en garde « contre toute mobilisation ou collaboration avec les ennemis ».
Mais, après la répression de janvier qui a fait des milliers de morts selon des bilans encore provisoires, le peuple iranien répondra-t-il aux appels à prendre le pouvoir ? Il faudra attendre pour le savoir. « Il n’y a pour l’instant de la part des citoyens aucune action violente qui pourrait conduire à renverser le régime de l’intérieur, à prendre le contrôle de la présidence, du gouvernement. On n’en est absolument pas là », observe le chercheur Sébastien Boussois, qui souligne aussi l'absence d'opposition structurée.
Faut-il craindre un embrasement régional ?
Si Téhéran a promis une riposte « terrible », sa capacité militaire immédiate semble limitée, estime l’amiral Alain Coledefy : « Le pouvoir iranien n’est pas capable militairement de faire face ». Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il soit incapable de nuire.
D’autres experts appellent à la prudence. Sur l'antenne de RFI, l’amiral Alain Oudot de Dainville, membre de l’Académie de marine, ancien chef d'état-major de la Marine française, rappelle que l’Iran dispose d’autres leviers que ses missiles balistiques. « Nous n’avons pas encore vu les réactions de ses proxys » [groupes armés alliés dans la région, NDLR], souligne-t-il, évoquant notamment les Houthis au Yémen.
L'Iran a annoncé dimanche de nouvelles frappes sur des bases américaines dans le Golfe et dans la région du Kurdistan irakien. De fortes explosions ont été entendues notamment à Riyad, Doha, Erbil, Manama et Dubaï. Pour le chercheur Sébastien Boussois, la position des monarchies du Golfe est particulièrement sensible. « Beaucoup de pays du Golfe ont été considérés par l’Iran comme des pays traîtres. La signature des accords d’Abraham a fait des Émirats arabes unis l’un des partenaires majeurs de la coopération économique avec Israël. Le Qatar accueille la plus grande base américaine hors des États-Unis, ce qui en fait indirectement un complice aux yeux de Téhéran. » Selon lui, Téhéran pourrait chercher à « attiser les tensions » afin de pousser ces États à s’en prendre aux États-Unis.
Après avoir été épargné samedi, Oman, médiateur dans les négociations indirectes entre Washington et Téhéran, a été ciblé à son tour. Une escalade qui pourrait relever d’une stratégie du fait accompli, estime Bertrand Besancenot, ancien ambassadeur en Arabie saoudite et au Qatar, au micro de Karine Belicha. Un conseiller du président émirati a d'ailleurs indiqué que ces attaques contre les États du Golfe constituent une « erreur de calcul » et isolent l'Iran « à un moment critique ». Les pays du Golfe doivent tenir une réunion en visioconférence dans la soirée pour discuter d'une « réponse unifiée ».
Selon l’ancien diplomate, l’affrontement a changé de nature. « Du côté israélien et américain, la volonté est de détruire toute la direction des Gardiens de la Révolution et des bassidjis, de neutraliser les installations de missiles balistiques iraniens, en espérant qu’un affaiblissement du régime provoquera un soulèvement populaire. Du côté iranien, les autorités ont compris que cette fois c’était une lutte à mort et font feu de tout bois. Elles ne se contentent plus de frapper Israël ou des bases américaines : elles élargissent le champ des cibles. »
« Je ne pense pas que cela déclenchera une guerre régionale : personne n’en a envie et ne peut se le permettre », commente Bernard Hourcade.
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