
Politique
Quand l’émotion politique remplace la statistique publique
À chaque drame médiatisé, le même réflexe surgit.
L’émotion collective se propage.
Les réseaux sociaux s’embrasent.
L’indignation devient virale.
Et presque mécaniquement, certains responsables politiques transforment le choc d’un fait divers en preuve supposée d’un effondrement généralisé de la sécurité nationale.
Cette dérive intellectuelle est dangereuse.
Elle est dangereuse parce qu’elle confond l’émotion avec la démonstration, la perception avec la statistique, et l’événement avec la tendance.
Oui, la République démocratique du Congo fait face à de graves défis sécuritaires.
Oui, l’Est du pays demeure confronté à une insécurité armée chronique dont les causes sont connues, documentées, identifiées et largement géopolitiques.
Mais non, cela ne signifie pas que l’ensemble du territoire national serait objectivement assimilable à un espace de criminalité généralisée.
Ce raccourci est scientifiquement faux.
Et politiquement irresponsable.
Le piège classique : amalgamer guerre à l’Est et criminalité nationale
Le premier biais de nombreux débats sécuritaires en RDC tient à une confusion méthodologique majeure :
On mélange conflit armé territorialisé et délinquance de droit commun.
Or ce sont deux réalités distinctes.
Lorsqu’un indice international classe la RDC parmi les pays les moins “paisibles” du monde, il ne mesure pas uniquement les cambriolages ou les meurtres urbains.
Il intègre :
les conflits armés internes,
les tensions géopolitiques,
les déplacements forcés,
la militarisation,
la stabilité institutionnelle,
les violences politiques.
Autrement dit :
Le mauvais classement de la RDC dans les indices de paix internationaux reflète d’abord le poids du conflit armé dans l’Est.
Il ne constitue pas, à lui seul, une preuve que Kinshasa, Lubumbashi, Matadi, Mbuji-Mayi, Kisangani ou Kananga seraient des métropoles objectivement plus dangereuses que la moyenne des grandes villes du Sud global.
Le problème congolais n’est pas l’excès de criminalité mesurée. C’est l’absence de criminalité mesurée.
La vérité, souvent occultée, est la suivante :
La RDC ne dispose pas aujourd’hui d’un système consolidé, moderne, public et harmonisé de statistiques criminelles nationales.
Nous ne publions pas régulièrement :
le nombre exact de meurtres par province,
le nombre de cambriolages par commune,
le nombre de vols de véhicules,
le nombre d’agressions violentes,
le nombre de véhicules incendiés,
le taux d’élucidation des crimes,
le délai moyen d’intervention policière.
Dès lors, une question simple se pose :
Sur quelle base scientifique certains affirment-ils que la RDC serait devenue globalement un pays “hautement criminogène” ?
La réponse est inconfortable :
Très souvent, sur aucune.
Ou plus précisément :
Sur la base de perceptions, de faits divers spectaculaires, de ressentis, de rumeurs amplifiées et d’émotions collectives.
Une affaire tragique n’est pas une statistique
Une affaire criminelle choquante n’est pas, en elle-même, une preuve de tendance.
Un homicide particulièrement médiatisé n’autorise pas à conclure :
“Le pays est devenu invivable.”
De la même manière :
un crash aérien ne prouve pas que l’aviation est devenue plus dangereuse que la route ;
un scandale bancaire ne prouve pas l’effondrement de tout le système financier ;
un attentat isolé ne signifie pas qu’un pays entier est en guerre.
La rigueur impose de distinguer :
L’événement de
La tendance structurelle
Et seule la statistique permet cette distinction.
Quand le Parlement légifère sous le coup de l’émotion
Les motions récemment introduites sur la sécurité intérieure illustrent malheureusement cette dérive.
Elles s’appuient sur :
des inquiétudes populaires légitimes,
des perceptions locales de vulnérabilité,
des drames émotionnellement puissants,
mais sans présenter :
séries historiques consolidées,
comparaisons internationales,
ratios pour 100 000 habitants,
analyses de concentration territoriale,
distinction entre criminalité et insécurité de guerre.
En d’autres termes :
On instrumentalise la peur avant d’établir les faits.
Ce n’est pas ainsi qu’une démocratie mature construit une politique publique.
Le coût de l’alarmisme politique
Cette inflation sécuritaire rhétorique n’est pas neutre.
Elle produit des effets très concrets :
1. Elle dégrade artificiellement l’image internationale du pays
Chaque déclaration alarmiste non étayée devient un signal négatif pour :
les investisseurs,
les assureurs,
les diplomates,
les bailleurs.
2. Elle nourrit la panique sociale
Une population convaincue que tout s’effondre adapte ses comportements :
fuite des capitaux,
auto-enfermement,
méfiance généralisée,
justice populaire.
3. Elle fragilise la crédibilité de l’État
Un État décrit comme incapable de protéger partout perd mécaniquement :
en autorité,
en attractivité,
en légitimité.
La solution : créer enfin un Observatoire National de la Délinquance et de la Criminalité
Plutôt que gouverner la sécurité au thermomètre des émotions, la RDC doit se doter d’un outil moderne de pilotage :
Un Observatoire National de la Délinquance et de la Criminalité (ONDC)
Sa mission : objectiver le débat sécuritaire
Il aurait pour rôle de :
Collecter
les données de :
la Police,
la Justice,
des Parquets,
des Hôpitaux,
des Assurances,
des Collectivités locales.
Produire
des statistiques officielles sur :
homicides,
cambriolages,
braquages,
vols de véhicules,
incendies volontaires,
agressions,
violences sexuelles.
Publier
des rapports :
mensuels,
trimestriels,
annuels.
Comparer
la RDC à :
l’Afrique du Sud,
le Kenya,
le Nigéria,
la Côte d’Ivoire,
le Maroc,
la France,
la Belgique.
Pourquoi cet observatoire changerait tout
Parce qu’il permettrait enfin :
De distinguer la réalité du fantasme
D’identifier les zones réellement à risque
De mesurer les performances policières
D’orienter les budgets de sécurité
De sortir le débat du populisme émotionnel
Conclusion : La sécurité mérite mieux que des postures
La RDC doit regarder ses défis sécuritaires en face.
Mais elle doit le faire avec sérieux.
Ni déni.
Ni dramatisation.
Ni opportunisme.
Une démocratie moderne ne gouverne pas la sécurité :
au bruit des réseaux sociaux,
ni à la violence des émotions,
ni à la pression des faits divers.
Elle la gouverne :
par la donnée,
par l’évaluation,
par la comparaison,
par la preuve.
Le vrai courage politique n’est pas de surfer sur la peur.
Le vrai courage politique est de résister à la peur pour gouverner avec méthode.
Herman MBONYO Diplômé de Sciences Po Paris en évaluation des politiques publiques, Expert en gouvernance, stratégie publique et analyse des risques
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