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Au Kenya, des malades et des cadavres séquestrés à l’hôpital

Au Kenya, des malades et des cadavres séquestrés à l’hôpital 2019-10-08
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Parce que personne ne peut payer la facture, des patients et des défunts sont retenus dans des hôpitaux, parfois pendant des mois voire des années.

Truphosa Oguna, élégante jeune femme de 30 ans, attendra la fin de l’interview pour montrer une vidéo de sa nièce Mary, convulsant sans aucune assistance sur un lit d’hôpital. « C’était trop intense pour commencer par ça », dit-elle avec bienveillance. Admise le 2 mai dans un hôpital privé de Nairobi pour un problème de circulation sanguine, l’écolière de 10 ans a subi une série d’opérations avant d’y décéder le 14 juillet. « Au total, il y a eu 22 jours d’hospitalisation, plus 66 jours en soins intensifs », dénombre sa tante. La facture culmine à 12,7 millions de shillings (quelque 111 000 euros). Hors de portée pour cette famille de la classe moyenne.

En plein deuil, au prix d’intenses efforts, les proches parviennent à réunir la moitié de la somme. Mais comme le compte n’y est pas, l’hôpital refuse de rendre le corps de Mary. « C’est très dur. Votre bébé est parti, vous êtes occupé à réclamer de l’argent, et vous vous demandez si son corps est bien conservé… », poursuit avec une amertume contenue celle qui a remué ciel et terre, contactant la Commission nationale des droits de l’homme (KNCHR), puis en désespoir de cause la ministre adjointe de la santé, Susan Mochache. L’intervention inespérée de cette dernière permettra à la famille de récupérer la dépouille après un mois d’anxiété et d’enterrer Mary. La facture, elle, reste toujours à payer.

Surfacturation, corruption…

Dans son malheur, la famille a semble-t-il bénéficié d’une prise de conscience du gouvernement. Quelques mois plus tôt, le ministère de la santé reconnaissait pour la première fois publiquement la séquestration de cadavres dans les hôpitaux kényans. Interrogée devant l’Assemblée nationale, la ministre adjointe révélait alors que près de quatre cents étaient retenus rien qu’au Kenyatta National Hospital, établissement public phare du pays, et annonçait la création d’une équipe d’investigation.

En septembre, c’était au tour du comté de Nairobi de s’alarmer. Auparavant, seuls les journaux rapportaient ponctuellement des cas portés devant la justice par ceux qui avaient les moyens de le faire. Tous les autres vivaient un drame intime et honteux. « Les hôpitaux savent très bien que les Africains ont beaucoup d’attachement envers leurs défunts. Ils tournent l’hôpital en centre de détention », déplore une source travaillant au sein d’une institution.Une détention sans procès durant laquelle la facture continue de s’alourdir à mesure que se prolonge la détention.

Au-delà de l’abus de droit, le phénomène révèle les défaillances du système de santé et d’autres grands maux du Kenya. « Ici, la santé est très chère, notamment les soins spécialisés, et cela affecte d’autant plus les plus pauvres », explique Collins Liko, de l’association de défense des droits Hakijamii, qui a récemment aidé une famille dont la mère défunte était retenue pour 100 000 shillings (875 euros). Chaque Kényan a bien accès, moyennant une contribution mensuelle, à l’assurance maladie NHIF, mais son plafond est très bas, rapidement dépassé. En cas de diagnostic grave, la facture s’envole. De plus, constate Collins Liko, les barèmes de tarification n’existent pas dans le privé et ne sont pas toujours respectés dans le public, sans compter les surfacturations ou encore la corruption.

Trois cents patients détenus

Les morts ne sont pas les seuls concernés. Fin 2018, l’agence Associated Press avait consacré une longue enquête aux cas de patients détenus. Réalisée depuis Nairobi, elle rapportait la présence de « gardes armés patrouillant dans les couloirs de nombreux hôpitaux, dont le Kenyatta National Hospital », mais soulignait aussi l’ampleur d’un phénomène qui touche « au moins trente autres pays », dont le Nigeria, la République démocratique du Congo, la Chine ou la Lituanie.

Devant l’Assemblée kényane, le ministère a donné le chiffre de trois cents patients détenus, mais soulignait que seule une petite minorité d’hôpitaux avait répondu à son enquête. « C’est un chiffre très conservateur, un échantillon, sans compter que même ceux qui ont répondu ont pu diminuer les chiffres pour ne pas s’attirer de mauvaise presse », estime le député Jared Okello, qui combat ces détentions s’éternisant des mois, parfois des années.

Milicent Awuor Omuya est passée par là. En 2010, elle a passé, après la naissance de sa fille, « vingt-quatre jours » à la maternité publique de Pumwani, proche du bidonville où elle vit. La facture s’élevait à 3 600 shillings (32 euros). « Nous étions soixante femmes pour quinze lits. Certaines avaient accouché, d’autres avaient été opérées, toutes étaient détenues. Je dormais par terre, j’ai attrapé une pneumonie », raconte cette femme de 51 ans, assise sur son lit, le seul meuble de la pièce unique, à même la rue et à même la rigole d’égout où elle vit avec ses enfants et petits-enfants.

Clientélisme politique

« Nous comprenons que quelqu’un doit payer, explique Betty Odallo, du Center for Reproductive Rights, qui a aidé Milicent à mener et à gagner en 2015 un procès contre la maternité de Pumwani. Les hôpitaux sont inquiets de recouvrer leurs frais [le Kenyatta National Hospital estime à 5,7 milliards de shillings les montants dus, soit près de 50 millions d’euros]. Mais quand quelqu’un ne peut pas payer, le gouvernement devrait être celui qui trouve une solution, notamment pour les hôpitaux publics. »

Qu’il s’agisse de détention de corps ou de patients, quelques procès ont déjà eu lieu et « tous ont été gagnés », note de son côté l’avocat Omari Danstan, qui a défendu l’un d’eux. « Et si chaque personne aujourd’hui détenue allait devant le tribunal, elle serait relâchée », ajoute-t-il, rappelant la fermeté de la Constitution vis-à-vis du respect des droits et de la dignité. Une législation est nécessaire, dit-il, pour graver dans le marbre ces jurisprudences trop peu appliquées.

De son côté, Jared Okello note que l’absence de loi ouvre la porte au clientélisme politique, une pratique très ancrée – Milicent Awuor Omuya fut ainsi « libérée » par le maire de l’époque, qui paya sa facture. En 2018, le député a déposé une proposition de loi pour rendre illégale toute détention à l’hôpital. Elle passera en première lecture, lui promet-on, « d’ici à la fin de l’année ».

 

Marion Douet
Le Monde / MCP, via mediacongo.net
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