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Covid-19 et la tentation eschatologique

Covid-19 et la tentation eschatologique 2020-05-20
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L'historien Joël Élie Schnapp s'interroge sur la pertinence des références théologiques et apocalyptiques suscitées par l'actuelle pandémie.

L'immense crise provoquée par des mois d'épidémie de coronavirus suscite chaque jour, d'un bout du monde à l'autre, de multiples tentatives d'interprétation, vouées sans doute à l'échec, puisque le temps de l'événement et le temps de l'histoire ne se chevauchent guère.

On constate aisément que les analystes, patentés ou non, sont nombreux à introduire dans leurs discours des références théologiques et apocalyptiques plus ou moins explicites. En plein XXIe siècle, on peut être surpris de ce qui apparaît comme des résurgences eschatologiques provenant d'un lointain Moyen Âge. Toujours est-il qu'il est possible de discerner, dans leurs propos, plusieurs éléments traditionnels du discours eschatologique.

Châtiment divin

On distingue parfaitement tout d'abord l'idée du châtiment divin. Il s'agit d'un des topos les plus classiques du discours prophétique depuis l'Antiquité. Les malheurs des temps, épidémies, famines ou défaites militaires font toujours partie du grand plan divin pour l'humanité et sont des signes qu'il faut savoir identifier et interpréter. Ainsi, la grande peste sur le camp grec dans L'Iliade traduisait la colère d'Apollon contre les Achéens ; la peste noire de 1348 était un châtiment de Dieu, tout comme, en France, la grande famine des années 1693-1694.

On pourrait multiplier presque à l'infini ce type d'exemples. La grande catastrophe sanitaire que nous vivons produit des analyses qui vont dans le même sens. Les religieux, bien entendu, s'en donnent à cœur joie. Le ministre israélien de la Santé, l'ultraorthodoxe Yaakov Litzman, déclarait, il y a quelques jours, que le coronavirus a été envoyé par Dieu pour punir les homosexuels, avant d'être lui-même atteint par le virus.

Les islamistes de Daech interprètent, eux aussi, le coronavirus comme un châtiment de Dieu contre les Infidèles et invitent à profiter de la crise pour frapper leurs ennemis sans la moindre pitié. Le pasteur conservateur Rick Wiles, quant à lui, a asséné que la propagation du coronavirus dans les synagogues était une punition divine contre les juifs.

Cependant, les extrémistes religieux, et c'est peut-être là un aspect nouveau de la crise, ne sont pas les seuls à exprimer cette idée de châtiment divin. Visiblement, cette dernière circule sous une forme plus séculière, celle de la vengeance de la nature. Cette dernière, souvent personnifiée, selon la tradition spinoziste du deus sive natura, chercherait à punir l'espèce humaine de ses multiples prédations, qu'il s'agisse de la disparition des animaux, de la destruction des forêts ou encore du détournement des grands fleuves. Les médias abondent en ce sens, qu'il s'agisse de 20 Minutes, de La Tribune, ou de Courrier international.

Ce thème est si présent que certains médias se chargent de l'expliquer à tous, même aux plus jeunes. Ainsi, Le Petit Libé a proposé il y a peu un atelier philo à destination des enfants, avec la philosophe Edwige Chirouter. L'intitulé de cet atelier était particulièrement explicite : « Est-ce que la nature se venge avec le virus ? »

La fin est proche

Autre topo des eschatologies monothéistes, l'angoisse de la fin des temps est toujours bien présente dans nos sociétés. Toutes les catastrophes se prêtent parfaitement à des prédictions apocalyptiques.

On se souvient, avec un sourire, des craintes millénaristes qui marquèrent le passage à l'an 2000. On avait assisté alors à la modernisation d'un thème qu'on peut faire remonter jusqu'à Ézéchiel, quand certains prédisaient une apocalypse informatique et le grand bug à venir des machines, qui n'eut d'ailleurs jamais lieu.

Vingt ans plus tard, le motif se porte bien, comme en témoignent les multiples prédictions collapsionnistes sur l'imminence du Big One en Californie, de tsunamis géants en Asie ou de montée des eaux catastrophique sur les littoraux européens. Le pape lui-même ne jouait-il pas avec ce thème traditionnel quand il déclarait, au soir de son intronisation, qu'il venait « della fine del mondo », expression ambiguë au possible puisqu'elle pouvait aussi bien signifier « je viens du bout du monde » que « je viens de la fin du monde » ?

La crise du coronavirus ne fait pas exception à la règle. Les interprétations apocalyptiques se multiplient et elles ne sont pas uniquement le fait d'illuminés ni de fous de Dieu. La rhétorique de l'apocalypse et de la proximité de la fin se retrouve en effet dans des médias plutôt mainstreams.

Dès le début de la crise en Chine, les commentaires allaient bon train sur les airs d'apocalypse zombie que prenait la ville confinée de Wuhan, et notamment son aéroport, comme on peut le voir à travers un article du 24 janvier de la RTBF. Tout récemment, le tabloïd anglais Sunday Express posait la question de but en blanc : le coronavirus correspond-il à la peste des derniers temps, symbolisée par le quatrième cavalier de l'apocalypse ? En Amérique du Nord, un journaliste de Radio Canada, de son côté, analysait, le 11 avril dernier, la pandémie comme le signe d'une apocalypse 2.0.

De son côté, le très sérieux New York Times publiait le 4 avril un article qui s'interrogeait sur ce que les religions nous apprennent sur la fin du monde, et assénait que, selon un sondage, pour 44 % des Étatsuniens, le virus était un signe divin annonçant l'approche de la fin des temps et du Jugement dernier.

Le thème de la fin prochaine semble ainsi se propager sur le même rythme que l'épidémie, d'un continent à l'autre, et gagner même des secteurs peu réputés pour leur sensibilité à la prédication religieuse, comme l'économie, la finance ou la sociologie : il suffit d'écouter les commentaires paniqués des traders sur la chute abyssale du cours du pétrole ces derniers jours pour s'en faire une idée.

Ennemi, antéchrist

Le discours prophétique sert, entre autres, à désigner des coupables. Depuis l'Ancien Testament, et plus précisément le chapitre 16 du Lévitique, l'habitude du bouc émissaire est bien ancrée dans nos mentalités.

En l'occurrence, il ne s'agit pas d'un bouc, mais d'un malheureux pangolin. Haro, donc, sur l'animal, pourtant ignoré de quasiment tous jusqu'à aujourd'hui, et désormais désigné comme le vecteur de tous les maux et exposé à la vindicte populaire du monde entier !

Il semble d'ailleurs que cette désignation soit non seulement fautive, mais parfaitement injuste, puisque le Covid-19 proviendrait plutôt, selon les dernières recherches, d'un autre animal, dont la sinistre réputation, depuis au moins Dracula et Batman, n'est plus à établir : la chauve-souris.

Au-delà du thème, quelque peu anecdotique, de l'animal fautif, les gouvernants soucieux de s'exonérer de leur lourde responsabilité dans la propagation d'une épidémie qu'ils n'ont pas prise au sérieux, qu'il s'agisse de Trump ou de Macron, cherchent à détourner la colère de leur population vers d'autres cibles : c'est sans doute ce qui explique la violence inouïe des attaques du président américain contre la Chine ces derniers jours.

Dans la foulée, le président français et la chancelière allemande l'ont suivi, plus prudemment il est vrai, sur cette voie : les appels faits au gouvernement chinois pour qu'il fasse preuve de plus de transparence reviennent de facto à l'accuser de mensonge et à lui attribuer la responsabilité du désastre actuel.

Il est vrai que les zones d'ombre dans l'apparition du virus en Chine ne manquent pas et que la gestion de la pandémie par les autorités chinoises est tout sauf transparente.

Cela ne change rien au fait que le moment n'est peut-être pas très éloigné où le Chinois fera figure d'ennemi ultime de l'humanité, c'est-à-dire d'antéchrist, comme avant lui le juif des délires antisémites des XIXe et XXe siècles, le Turc de la Renaissance ou le Sarrasin (et le Mongol) du Moyen Âge.

Sur fond de regain de tensions sino-américaines, le processus de diabolisation de la Chine est lancé et apporte une nouvelle preuve de la propagation constante, en même temps que la pandémie, du discours apocalyptique.

La foi en un monde nouveau ?

Dernier élément à considérer, la foi en un monde nouveau. Après le cataclysme, il est souvent question, dans les religions monothéistes, de l'avènement d'un univers régénéré, rajeuni, merveilleux, un millénium durant lequel les hommes vivront heureux, enfin débarrassés des turpitudes, des perversions et des exactions du monde ancien.

Cette croyance est omniprésente au beau milieu de la catastrophe sanitaire. Tous s'accordent à dire que rien ne sera plus comme avant. Et de disserter sans fin sur le monde d'après, dont, bien entendu, personne n'a la même vision.

Ainsi, on peut trouver sur RCF (Radio chrétienne francophone) des interviews, comme celle de la juriste Valérie Cabanes, qui invitent à changer profondément nos modes de vie et les règles de la société. Le gouvernement français, dont les circonvolutions étranges, depuis le début de la crise, ne cessent d'interroger sur la compétence réelle de notre personnel politique, n'est pas en reste.

Emmanuel Macron insiste dans une interview récente au Financial Times sur le caractère fondamental d'une crise qui change la nature de la mondialisation et la structure du capitalisme financiarisé.

C'est l'heure de vérité, affirme-t-il sans ciller, et le moment de penser l'impensable. Les conservateurs s'y mettent également : Valeurs actuelles va même jusqu'à proposer de mettre l'écologie « au cœur de la doctrine conservatrice ». À l'évidence, rien ne va plus et tout le monde veut se placer dans le débat sur le monde de demain, le topo apocalyptique par excellence.

Flux apocalyptique

Dans son magnifique livre intitulé Les Fruits de l'apocalypse, Johannes Fried écrivait en 2001 : « Telles les vagues de la mer, montèrent, vers 500, vers 800, vers l'an mil, au XIIIe siècle et au début du XIVe, au XVIe siècle et plus tard, et entre-temps à diverses reprises, l'attente de la fin, le savoir de sa proximité, son "bientôt" ou son "maintenant", puis de nouveau se retirèrent : un mouvement incessant de flux et de reflux. Car, selon la bonne nouvelle, le temps était accompli, bien qu'il ne fût pas, ainsi le comprenait-on, encore arrivé à son terme. Et ce "pas encore" versait les hommes dans l'inquiétude. »

La pandémie que nous subissons correspond sans le moindre doute à une de ces périodes de flux apocalyptique. Tout le monde attend avec angoisse et impatience l'avènement d'un monde nouveau dont on a du mal à se figurer les contours. Si on garde à l'esprit que, pour beaucoup, le monde nouveau est conçu à travers le prisme antique et millénaire du discours apocalyptique, on peut ne pas être très rassuré et craindre que le monde de demain ne soit guère différent de celui d'hier.

 


Le Point / MCP , mediacongo.net
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