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Soudan du Sud : tout est encore à construire

Soudan du Sud : tout est encore à construire 2021-07-07
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Fragilisé par une guerre civile de cinq ans, le Soudan du Sud se cherche encore politiquement dans un environnement économique gangrené par la corruption.

Des notes de musique s’échappent, dès le matin, et jusque tard dans la nuit, du « Suk Libya ». Situé au nord-ouest de Juba, la capitale du Soudan du Sud, ce marché s’étend sur plusieurs ruelles cabossées, rendues boueuses par la saison des pluies, qui débute en ce mois de juin. Au milieu des comptoirs amovibles, des vendeuses de thé et beignets, des ateliers de couture, échoppes surchargées de robes multicolores et autres étals d’ustensiles de cuisine, les portes métalliques bleu ciel du salon de coiffure de Nakitende Sauda sont recouvertes de dizaines de portraits de femmes.

Autant de possibilités, pour ses clientes, d’offrir un nouveau look à leur chevelure. Tout en rassemblant en une queue-de-cheval les extensions ébène de l’une d’entre elles, la trentenaire, au débardeur jaune fluo et jeans moulant lacéré au niveau des cuisses, soupire. « Avant l’indépendance, la situation était loin d’être idéale, mais au moins les gens avaient de quoi manger ! » Comme près de 99 % des Sud-Soudanais, cette mère de trois enfants a voté, il y a dix ans, en faveur de l’indépendance du pays afin de se libérer du joug de la dictature militaro-islamiste soudanaise en vigueur entre 1989 et 2019. Un choix dont les citoyens de la plus jeune nation du monde demeurent convaincus, à la veille du dixième anniversaire de la sécession, le 9 juillet prochain. Même si tous ont vu leurs espoirs douchés.

Une situation sécuritaire instable

Car, seulement deux années après la liesse indépendantiste, une guerre civile a éclaté. La capitale n’a pas été épargnée. « En décembre 2013, des coups de feu ont retenti pendant deux ou trois jours. Nous nous sommes enfermés et ne sommes pas sortis de la maison. Un de mes voisins a été tué. Alors, dès que le calme est revenu, nous sommes partis à Kampala [capitale de l’Ouganda frontalier, NDLR] pour sept mois », raconte Nakitende Sauda. En juillet 2016, un épisode « encore plus violent » s’abat sur Juba.

« Les soldats du gouvernement [aux ordres du président Salva Kiir, toujours en poste, NDLR] ont tiré depuis les airs. Ils ont brûlé les marchés et pillé les maisons. Et ce, pour répliquer face à l’opposition [conduite par Riek Machar, redevenu depuis vice-président, NDLR] », décrit Nakitende Sauda.

Malgré la réconciliation officielle signée en 2018 entre les deux camps, la situation sécuritaire demeure instable dans de nombreuses régions. « À Juba, cela s’est amélioré. À part la nuit, où au lieu d’assurer la sécurité, les policiers arrêtent les passants pour leur prendre leur argent, rapporte la coiffeuse. Il y a environ quatre mois, vers 21 h 30, ils m’ont fait descendre de mon “boda-boda” [moto qui fait office de taxi, NDLR] et m’ont dit que je ne bougerais tant que je ne payais pas », dénonce celle qui a fini par s’exécuter. De telles scènes illustrent les carences du deuxième État le plus corrompu de la planète, qui n’hésite pas à différer le versement du salaire de ses fonctionnaires de plusieurs mois.

Un appauvrissement de la population

Dans le même temps, un rapport publié la Banque mondiale le 29 juin constate que « près de la moitié des ménages urbains ont perdu leur activité professionnelle en raison du conflit et des chocs, et [qu’] en 2019, seules deux entreprises sur les 4 000 interrogées ont déclaré que le conflit ne les avait pas affectées ». Abraham Awolich, directeur du Sudd institute, un think tank basé à Juba, précise que « lors du recensement de 2009, 50,5 % de la population sud-soudanaise vivait sous le seuil de pauvreté.

Dix ans plus tard, ce taux est désormais estimé à 88 %. […] La dette publique a augmenté ainsi que le nombre de déplacés, le taux de mortalité et l’insécurité. La vie est devenue difficile. Mais, en dépit de tout cela, très peu de personnes regrettent que nous soyons devenus indépendants », résume le chercheur, spécialiste de la gestion des conflits.

Nakitende Sauda confirme. « Avant, nous ne pouvions pas nous habiller comme nous voulions, au risque de nous faire battre par les forces de l’ordre qui nous considéraient telles des prostituées. Je n’aurais pas non plus été autorisée à me coiffer de cette manière, assure la commerçante en pointant sa coupe garçonne. À présent, personne ne peut me toucher. » Le dictateur soudanais Omar el-Béchir, déchu par la rue le 11 avril 2019, imposait en effet une application rigoriste de la charia. Alors même que les chrétiens s’avéraient majoritaires au sud de l’ancien plus grand État d’Afrique. La consommation de porc et d’alcool était par ailleurs prohibée.

Devenir citoyenne d’un pays

Perles de rocaille aux oreilles et cheveux tirés en arrière, Akuot Sarah Dut, 27 ans, continue donc, elle aussi, à penser que « l’indépendance n’était pas une mauvaise idée. […] Peu importe ce qu’il se passera à l’avenir. Si nous changeons notre récit et notre état d’esprit, nous parviendrons à développer notre pays et à passer outre l’actuel gouvernement », espère la directrice de l’ONG Women voices of hope for the vulnérable. Elle confie, pourtant, sa profonde désillusion. Elle avait hurlé de joie, le 9 juillet 2011, en suivant les célébrations avec ses camarades du lycée rassemblés devant un écran de télévision en Ouganda où l’adolescente s’était réfugiée après avoir été chassée par la guerre de sa ville natale, Abiyé, à la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. « Ce qui m’excitait le plus, c’était de devenir, enfin, citoyenne d’un pays. Je n’avais jamais eu ce sentiment au Soudan », explique-t-elle.

Or, de retour à Juba en 2013, Akuot Sarah Dut assiste aux deux actes de violences qui ont ensanglanté la capitale. « J’ai alors perdu tout espoir que nous vivions un jour en paix. Jusqu’à maintenant, la guerre pourrait éclater de nouveau du jour en lendemain », prévient-elle. Et pour cause, l’accord de paix de 2018 tarde à être implanté et les conflits ravagent toujours le pays. L’ONU recense, par conséquent, 8 700 nouveaux déplacés internes rien qu’en mai, lesquels viennent s’ajouter au 1,62 million d’individus exilés au sein de leur nation – ils sont près du double à s’être réfugiés à l’étranger.

Des élections incertaines

De leur côté, les dirigeants continuent à instrumentaliser les tensions inter-ethniques, ce qui laisse planer le doute sur l’organisation d’élections, prévues pour 2023. « Il n’y a pas de garanties qu’elles se tiennent, car un nouveau conflit pourrait frapper. Cela les repousserait, de fait, une énième fois, souligne le chercheur Abraham Awolich. Nous vivons techniquement sous une dictature. » Petite éclaircie sur ce sombre tableau, le Soudan du Sud a lancé, le 25 mai, le processus permettant de rédiger une Constitution permanente, condition sine qua non à la tenue du scrutin.

Assise sur une chaise en plastique bleu, assortie à sa façade, la coiffeuse Nakitende Sauda veut y croire. « Les élections vont finir par avoir lieu. Mais pas tant que les actuels dirigeants s’accrochent au pouvoir », nuance-t-elle. Avant de conclure : « Cela reste une bonne chose d’avoir demandé l’indépendance. La situation va finir par s’améliorer. À condition de résoudre le problème de la corruption du gouvernement qui ne fait pas ce qu’il devrait et agit en dehors de tout cadre légal. C’est à cause de cela que les Sud-Soudanais souffrent autant. »

Augustine Passilly
Le Point Afrique / MCP, via mediacongo.net
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