
Economie
A Kigali de retirer ses troupes et à Kinshasa de traquer les FDLR
Sous l’égide de Massad Boulos, le conseiller Afrique de Trump, la tripartite de Washington a accouché mercredi d’une énième feuille de route qui ressemble à s’y méprendre à toutes celles qui l’ont précédée : le Rwanda promet de retirer ses troupes, la RDC s’engage à traquer les FDLR, et les morts continuent de s’accumuler dans l’indifférence générale.
Mercredi à Washington, Massad Boulos, le conseiller Afrique de Donald Trump, a sans doute cru réussir là où tant d’autres avant lui ont échoué. Réunissant autour de la même table les représentants des États-Unis, de la République Démocratique du Congo et du Rwanda, il a offert au monde le spectacle édifiant d’une diplomatie internationale qui tourne en rond, comme un serpent se mordant la queue depuis maintenant trois décennies.
Le résultat de cette tripartite ? Un communiqué du Département d’État qui ressemble trait pour trait à ceux des vingt dernières années. Dans la colonne de gauche : le Rwanda s’engage au « désengagement programmé des forces » et à la « levée des mesures défensives dans des zones définies du territoire de la RDC ». Dans la colonne de droite : la RDC réaffirme son « engagement mutuel à prendre des mesures spécifiques » contre les FDLR, ces fameux rebelles hutus rwandais qui justifient, depuis le génocide de 1994 contre les Tutsi, toutes les ingérences, toutes les occupations, toutes les spoliations.
On a changé de siècle, de millénaire, de technologies, de rapports de force mondiaux, mais on n’a pas changé de discours. Le Rwanda promet de retirer ses troupes. La RDC promet de traquer les FDLR. Et les États-Unis, arbitres auto-proclamés de cette éternelle rengaine, promettent de veiller à ce que chacun tienne ses promesses. Pendant ce temps, l’Est de la RDC saigne, les populations déplacées se comptent par millions, et le M23, cette créature régulièrement désavouée puis réactivée par Kigali, continue de grignoter des portions entières du territoire congolais.
Le fantôme des FDLR ou la plus belle invention géopolitique du Rwanda
Il faut le dire avec la force que mérite l’indignation : la question des FDLR est devenue, au fil des années, la couverture idéale de l’expansionnisme rwandais. Ce prétexte, Kinshasa l’a accepté, discuté, négocié, intégré dans d’innombrables accords – de Lusaka à Pretoria, de Nairobi à Luanda, et maintenant Washington. À chaque fois, la RDC s’engage à « traquer » cette pieuvre. À chaque fois, le Rwanda promet de retirer ses troupes. À chaque fois aussi, les FDLR survivent, les troupes rwandaises restent, et le cycle infernal reprend.
Mais posons-nous la question qui fâche : dans quel pays souverain est-il normal de voir son voisin conditionner le retrait de ses troupes d’occupation à la traque d’un groupe armé que ce même voisin a, historiquement, utilisé pour justifier toutes ses ingérences ? Dans quel État de droit accepte-t-on que l’agresseur fixe les conditions de son propre départ ?
Le Rwanda a fait des FDLR son assurance-vie diplomatique. Sans cette nébuleuse, que resterait-il de la justification morale et politique de la présence rwandaise en RDC ? Sans ce fantôme, comment expliquerait-on, aux yeux d’une communauté internationale souvent complaisante, le pillage systématique des ressources minières du Kivu, l’occupation de pans entiers du territoire congolais, l’humiliation quotidienne infligée à une nation pourtant membre fondateur de l’Union africaine ?
L’impuissance programmée de la diplomatie américaine
Le choix de Massad Boulos comme médiateur n’est pas anodin. Conseiller Afrique de Trump, cet homme d’affaires d’origine libanaise incarne une certaine vision de la diplomatie américaine : pragmatique, désidéologisée, mais aussi terriblement myope sur les réalités historiques et les enjeux profonds de la région des Grands Lacs.
En revenant, avec la constance d’un métronome, aux mêmes formules qui ont échoué pendant trente ans, la diplomatie américaine ne fait pas œuvre de médiation : elle entretient soigneusement un statu quo qui profite au plus fort, c’est-à-dire au Rwanda. Car dans cette équation, qui a vraiment les moyens de faire pression sur Kigali ? Qui menace Paul Kagame de sanctions réelles, de gel d’aides, de poursuites internationales ?
La RDC, elle, est toujours sommée de faire ses preuves, de démontrer sa volonté, de montrer patte blanche, en traquant des rebelles dont la présence est devenue, au fil des décennies, un prétexte aussi pratique que commode pour justifier l’injustifiable.
Le piège se referme : accepter la traque, c’est légitimer l’occupation
Le plus grand danger, pour Kinshasa, serait de continuer à s’enfermer dans cette logique infernale. En acceptant, encore une fois, de placer la traque des FDLR au cœur des négociations, la RDC valide implicitement le narratif rwandais selon lequel la présence de ses troupes sur le sol congolais serait une réponse « défensive » à une menace sécuritaire.
Or, c’est précisément ce narratif que Kinshasa doit combattre avec la dernière énergie. Non, les FDLR ne justifient pas l’occupation militaire. Non, la persistance de cette nébuleuse ne saurait légitimer les violations répétées de la souveraineté congolaise. Non, on ne négocie pas avec un agresseur sur le même pied d’égalité que si l’on était deux parties partageant la même responsabilité dans un conflit.
Le Rwanda envahit, occupe, pille, tue. La RDC défend son territoire, sa population, ses ressources. Il n’y a pas, dans cette équation, de symétrie morale ou politique possible. Pourtant, à Washington comme ailleurs, on continue de présenter les deux parties comme si elles étaient également responsables de la situation.
L’Accord du 4 décembre 2025 : déjà un cadavre diplomatique
Le communiqué américain fait référence à l’Accord du 4 décembre 2025, dont il veut voir l’application. Mais cet accord, comme tous ceux qui l’ont précédé, est mort-né. Mort-né parce que le Rwanda n’a jamais eu l’intention de retirer ses troupes. Mort-né parce que la communauté internationale n’a jamais eu la volonté de contraindre Kigali à respecter ses engagements. Mort-né parce qu’on continue de demander à la RDC de traquer des rebelles sans lui donner les moyens militaires, diplomatiques et financiers d’y parvenir.
Que faudrait-il pour que la tripartite de Washington ne soit pas une énième mascarade ? Que les États-Unis, et avec eux l’Union européenne et l’Union africaine, cessent de considérer Paul Kagame comme l’« homme fort » incontournable de la région et le traitent pour ce qu’il est devenu : le principal déstabilisateur de l’Afrique Centrale.
Que faudrait-il pour que les promesses de retrait deviennent réalité ? Des sanctions ciblées contre les responsables rwandais impliqués dans le pillage des ressources congolaises, un embargo sur le coltan et l’or exportés illicitement via Kigali, une pression diplomatique constante et coordonnée sur le régime rwandais.
Kinshasa doit changer de paradigme
La RDC ne peut plus se contenter d’être l’éternelle bonne élève qui promet, qui s’engage, qui «traque» sans jamais voir ses efforts récompensés par un retrait effectif des troupes étrangères. Il est temps que la diplomatie congolaise impose un nouveau cadre de négociation : la discussion ne peut plus porter sur les FDLR, mais uniquement sur le retrait immédiat et inconditionnel des troupes rwandaises.
Tant que Kinshasa acceptera de discuter sur le terrain choisi par Kigali, elle perdra. Tant qu’elle continuera de chercher à prouver sa bonne foi en s’engageant dans des traques impossibles, elle alimentera le cycle infernal qui permet au Rwanda de justifier indéfiniment sa présence.
Le piège de Washington est un piège doré, présenté avec les beaux atours de la diplomatie internationale. Mais c’est un piège quand même. Et il est grand temps que la RDC, forte de son poids démographique, de ses ressources, de sa position stratégique, dise clairement à ses partenaires : assez. Nous ne négocierons plus jamais notre propre souveraineté. Nous ne cautionnerons plus jamais le mensonge selon lequel notre agresseur serait notre interlocuteur légitime sur un pied d’égalité.
Les FDLR sont un problème, certes. Mais c’est d’abord et avant tout un problème congolais, que la RDC réglera avec ses moyens, dans son calendrier, sans que cela devienne le prétexte permanent à l’occupation étrangère. Que les États-Unis, s’ils veulent vraiment aider, commencent par exiger le retrait immédiat des troupes rwandaises, sans conditions, sans marchandage, sans ce chantage éculé qui dure depuis trop longtemps.
Tant que Washington ne le fera pas, ses tripartites ne seront que des opérations de communication, des photo-calls diplomatiques, des occasions supplémentaires pour le Rwanda de gagner du temps pendant que l’Est de la RDC continue de brûler. Et les morts, eux, continueront de s’accumuler dans l’indifférence polie des chancelleries.
Les plus commentés
Politique Crise sécuritaire dans l’Est de la RDC : Paul Kagame reconnaît implicitement la responsabilité de Joseph Kabila dans son association avec l’AFC/M23
03.04.2026, 9 commentairesAfrique L'UE suspend son aide financière de 20 millions € à l'armée rwandaise à cause de son soutien au M23
02.04.2026, 7 commentairesPolitique Patrick Muyaya dénonce le “verbiage familial” de Paul Kagame et de ses “fils” pour brouiller la vérité
04.04.2026, 7 commentaires
Ils nous font confiance