
Monde
On savait que le président des États-Unis rêvait du prix Nobel de la paix. Mais un seul Nobel pour un aussi grand homme, ce serait peu. Un de ses conseillers a émis l'idée de le proposer aussi pour le prix Nobel d'économie. Ce serait effectivement bien mérité.
On voit des chefs d'État ou de gouvernement hésiter avant de prendre des décisions qu'ils estiment nécessaires. Est-ce vraiment ce qu'il faut faire, n'y aura-t-il pas des effets secondaires indésirables et ai-je vraiment le droit de procéder ainsi au vu des règles du droit international ou du droit national?
Ces dirigeants pusillanimes ont tort: un grand dirigeant politique ne doit pas se poser trop de questions. Il doit faire ce qu'il a promis de faire et ce qu'il juge utile, sans s'embarrasser de considérations superflues. Donald Trump l'a bien compris. Le 47e président des États-Unis va de l'avant, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, sans trop se préoccuper du fracas que son passage en force déclenche. Et il atteint ses objectifs.
Non, Donald Trump ne se dégonfle pas
Début mai, un éditorialiste du quotidien économique britannique Financial Times avait cru malin d'accoler à son nom l'acronyme «Taco», pour «Trump always chickens out», soit en français «Donald Trump se dégonfle toujours». De fait, cela semblait justifié. Après avoir annoncé des droits de douane d'un niveau invraisemblablement élevé, notamment en ce qui concerne les marchandises en provenance de Chine, il est fréquemment revenu en arrière, au point que les marchés boursiers ont fini par ne plus s'inquiéter de ses rodomontades et ont continué à grimper sans se soucier de ce qu'il disait.
Le réveil a été brutal. Dans la nuit du jeudi 31 juillet au vendredi 1er août, Donald Trump a fait connaître ses choix pour les pays avec lesquels il n'y avait pas encore de tarif fixé et l'addition est salée. Le CAC 40, déjà hésitant le jeudi, a plongé le lendemain et perdu 4% sur la semaine, la plus mauvaise depuis celle du 2 avril, lorsque le président états-unien avait fait son grand show sur les droits de douane avec des chiffres extravagants sur un tableau, que l'on aurait pu croire sortis du cerveau d'un économiste fou. Aux États-Unis, les indices boursiers américains, après une longue série de records, ont eux aussi reculé très nettement au cours de la semaine du 28 juillet au 1er août: 2,17% pour le Nasdaq Composite, 2,36% pour le S&P 500, 2,92% pour le Dow Jones.
Le décret présidentiel en date du 31 juillet révèle ou confirme en effet des chiffres qui, sans être aussi délirants que ceux d'avril, n'en sont pas moins très élevés. Quelques pays s'en sortent plutôt bien, comme le Royaume-Uni avec un taux de 10%; l'Union européenne, comme cela a été annoncé le 27 juillet en Écosse lors de la rencontre entre Donald Trump et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, est à 15% (avec des variantes selon les produits qui restent à préciser), de même que le Japon et la Corée du Sud; les Philippines et l'Indonésie sont à 19%, le Vietnam à 20%, l'Inde à 25%, etc.
New reciprocal tariffs for top US trading partners:
39% Switzerland
35% Canada
25% India
20% Taiwan
20% Vietnam
19% Thailand
19% Malaysia
19% Indonesia
15% EU
15% Israel
15% Japan
15% Turkey
15% South Korea
10% UK
10% Brazil
Traitements différenciés

Quelques pays ont droit à un traitement particulier. Par exemple, le Canada, qui ne figure pas sur la liste et a droit à un décret spécial publié aussi le 31 juillet, se retrouve à une surtaxe de 35% pour les produits qui ne rentrent pas dans le cadre de l'accord de libre-échange conclu précédemment avec le Mexique et les États-Unis. Raison officiellement invoquée: son incapacité à contrôler le trafic de drogue entre les deux pays. Mais on a quelques raisons de penser que la résistance du Premier ministre Mark Carney et son annonce la veille d'une future reconnaissance de l'État palestinien ont joué un rôle dans cette affaire.
On peut en conclure qu'il vaut mieux ne pas faire le malin face à Donald Trump si l'on ne veut pas prendre le risque de se retrouver ensuite plus maltraité que la moyenne. La réalité est plus compliquée. Un traitement différencié peut s'expliquer aussi par ce que le locataire de la Maison-Blanche pense être de l'intérêt des États-Unis.
Ainsi, les exportations helvétiques vont subir un tarif douanier de 39%, alors qu'on ne peut pas dire que les dirigeants de la Confédération suisse se soient distingués par une attitude particulièrement contestataire face aux États-Unis. Mais la Suisse a un grand tort: elle est trop performante et ses entreprises se comportent trop bien à l'exportation. En 2024, les États-Unis ont enregistré un déficit de 38,5 milliards de dollars dans leurs échanges de biens avec la Confédération, soit plus du double de celui qu'ils ont enregistré avec la France (16,4 milliards de dollars). Une telle réussite sur le sol américain ne pouvait rester impunie!
À l'opposé, il serait erroné d'attribuer le bon résultat du Royaume-Uni (un taux d'imposition à la frontière de seulement 10%) au seul fait que le Premier ministre Keir Starmer s'est montré très compréhensif avec Washington: l'explication est à rechercher aussi et peut-être surtout dans le fait que les échanges états-uniens avec le Royaume-Uni ont été bénéficiaires l'an dernier, avec un solde positif de 11,9 milliards de dollars. Il n'est pas besoin de matraquer un concurrent qui ne vous pose pas de problème.
Le cas Ursula von der Leyen
C'est pourquoi il n'est pas facile de porter un jugement sur la façon dont la Commission européenne a négocié avec la Maison-Blanche. À dire vrai, il semble même franchement exagéré de parler de négociation, tant on a l'impression que l'Union européenne (UE) a en fait tout accepté.
On est d'autant plus facilement tenté d'en faire le reproche à Ursula von der Leyen que la présidente de la Commission est de la même nationalité et du même parti politique que le Premier ministre allemand Friedrich Merz (la CDU, l'Union chrétienne-démocrate), dont on sait qu'il préfère jouer la carte du dialogue et de la coopération avec Donald Trump pour ne pas attirer la foudre présidentielle sur les entreprises exportatrices allemandes.
La seule chose certaine, c'est que l'UE est divisée parce que les intérêts de ses membres sont divergents. Remettre en question la politique actuelle de la Commission, c'est risquer de mettre l'Union en péril.
On ne peut pas dire que la méthode douce a réussi: le résultat n'est pas brillant. Ainsi que le rappelle l'économiste Philippe Crevel, «entre 2018 et 2025, les droits de douane perçus sur les produits français exportés vers les États-Unis étaient en moyenne de 1,2%». Passer à 15%, c'est un choc considérable. Est-ce qu'en discutant plus fermement il serait possible d'obtenir un taux nettement plus faible? Ne risquerait-on pas alors de se retrouver au contraire avec une surtaxe de 30%? Nul ne peut dire avec certitude quel résultat aurait été obtenu avec une autre méthode.
La seule chose dont on est sûr, c'est que l'UE est divisée parce que les intérêts de ses membres sont divergents. Remettre en question la politique actuelle de la Commission européenne, c'est risquer de creuser encore ces divisions et de mettre l'Union en péril. En France, on observera d'ailleurs que l'accord passé par l'Europe et les États-Unis est vivement critiqué de tous côtés, y compris par des membres du gouvernement, Premier ministre en tête, mais pas par ceux qui ont la charge directe de ces dossiers, qui se montrent plus prudents.
Accord Van der Leyen-Trump : c'est un jour sombre que celui où une alliance de peuples libres, rassemblés pour affirmer leurs valeurs et défendre leurs intérêts, se résout à la soumission.
Pas de front commun contre les États-Unis

La même question se pose au niveau mondial. Alors que la façon dont Donald Trump traite le reste du monde aurait justifié la constitution d'un front commun contre lui, on constate que rares sont les dirigeants politiques qui lui ont tenu tête et que chacun a en fait tenté de trouver individuellement une solution à son problème.
Peu de pays sont en mesure comme la Chine de défier publiquement le président de la première économie mondiale et à oser porter l'affaire devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC). En effet, selon le ministère chinois des Affaires étrangères, «les actions des États-Unis violent gravement les règles» de l'OMC et «endommagent gravement le système d'échange multilatéral». Et c'est exact: avec ce qu'il appelle ses «droits réciproques», Donald Trump viole allègrement le premier article de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), qui régit les échanges internationaux de marchandises.
Cet article du GATT impose de respecter la clause de la nation la plus favorisée soit, pour parler clairement, une règle de non-discrimination: tous les partenaires commerciaux d'un pays doivent être traités de la même façon. Des exceptions sont certes prévues: par exemple, des pays peuvent constituer entre eux une zone de libre-échange, comme nous l'avons fait en Europe. Il peut être possible aussi d'accorder un traitement de faveur à des pays en développement.
Enfin, il est permis d'élever des obstacles à l'entrée sur son territoire des produits de tel ou tel pays si l'on estime que ce pays agit d'une façon inéquitable. C'est ce dernier argument qu'emploie l'administration Trump pour relever ses droits de douane d'une façon inégale selon les pays. Mais les arguments invoqués sont tellement pitoyables qu'ils ne tiendraient pas la route devant les juges de l'OMC.
Impasse à l'OMC
Pourquoi alors tous les pays ne se bousculent-ils pas pour porter plainte devant l'Organisation mondiale du commerce? Parce qu'ils ne veulent pas fâcher le grand méchant loup, mais aussi parce qu'ils savent que cela ne servirait à rien. Lorsqu'un différend est porté devant l'OMC, une décision initiale est rendue par un groupe spécial et approuvée (ou rejetée) par l'ensemble des membres de l'organisation. Évidemment, à ce stade, les États-Unis rejetteraient toute décision qui leur serait défavorable.
Il est possible ensuite de faire appel, mais c'est pour se retrouver dans une impasse. L'organe d'appel de l'OMC comporte normalement sept membres, mais il n'est pas en mesure actuellement de fonctionner car des sièges demeurent vacants. Précision intéressante: cette vacance n'est pas le fait du hasard, elle est soigneusement organisée par les États-Unis. Cela a commencé avec Donald Trump qui s'est opposé à des nominations lors de son premier mandat et a continué avec Joe Biden qui, sur ce point, a pratiqué la même politique que son prédécesseur.
Cette «restructuration fondamentale» du droit international ne mérite-t-elle pas le prix Nobel d'économie pour Donald Trump, comme ose le suggérer son conseiller Peter Navarro?
L'actuel président des États-Unis est si tranquille sur ce dossier qu'il se permet de porter ses droits de douane à des niveaux manifestement excessifs, sans même chercher des justifications d'ordre économique et commercial. Il est ainsi pour le Brésil, qui va se retrouver avec une surtaxe de 50% pour des motifs purement politiques. En théorie, selon le décret publié le 31 juillet, le Brésil aurait droit à un taux de 10%. Mais la veille, Donald Trump a publié un autre décret l'assujettissant à un supplément de 40% en raison du procès en cours de Jair Bolsonaro, l'ancien président accusé de tentative de coup d'État.
Dans ce décret, Donald Trump ose écrire que la politique brésilienne est «une menace» pour celle des États-Unis, qui vise donc à promouvoir la liberté d'expression et le droit à des élections libres et justes. L'homme qui a fait libérer ceux qui avaient été condamnés pour avoir envahi le Capitole en janvier 2021 et contesté l'élection de Joe Biden confirme ainsi la conception très particulière qu'il a de la démocratie.
Un bon candidat pour le prix Nobel d'économie!
En tout cas, force est de constater que cela marche. Donald Trump est en train de réussir à torpiller toutes les règles régissant le commerce international. Cette «restructuration fondamentale» du droit international ne mérite-t-elle pas le prix Nobel d'économie, comme ose le suggérer Peter Navarro, conseiller du président états-unien sur ces questions? Ce serait d'autant plus mérité que Donald Trump est en train de montrer qu'il est capable de changer aussi les règles du jeu à l'intérieur de son pays.
Jusqu'à présent, il était généralement jugé indispensable que les statistiques économiques soient établies par des experts travaillant en toute indépendance du pouvoir politique. Cette règle n'était pas appliqué dans tous les pays –encore aujourd'hui, des doutes entourent certaines statistiques chinoises, par exemple. Et l'on a vu ici même des gouvernements peinant à masquer leur exaspération face à certaines publications de l'Insee. Mais au moins au sein des pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il était considéré comme acquis qu'il n'était pas de bonne politique de casser le thermomètre quand celui-ci n'indiquait pas la température souhaitée par le pouvoir en place.
Là encore, Donald Trump fait voler en éclats les idées reçues: puisque sa politique est «grande et belle», les résultats ne peuvent être qu'excellents. Vendredi 1er août, le Bureau des statistiques du travail (Bureau of Labor Statistics) a commis une faute impardonnable. Il a publié un chiffre du taux de chômage en hausse –à 4,2%– et surtout il a montré que les créations d'emplois s'établissaient à un niveau assez faible (73.000 seulement en juillet). Plus grave encore, il a corrigé fortement à la baisse les chiffres des créations d'emplois des mois précédents (de 144.000 à 19.000 pour le mois de mai, de 147.000 à 14.000 pour le mois de juin).
Fort heureusement, Donald Trump a tout de suite vu d'où venait le problème: Erika McEntarfer, la directrice du Bureau of Labor Statistics, avait été nommée sous la présidence de Joe Biden en juillet 2023… Sa nomination avait été entérinée par le Sénat en janvier 2024, avec le vote favorable de J.D. Vance, actuel vice-président, et de Marco Rubio, actuel secrétaire d'État –personne n'est parfait! Une réaction s'imposait et Erika McEntarfer a été virée. Son successeur saura-t-il faire de bonnes statistiques? Ce serait dommage que des chiffres incorrectement établis privent le grand Donald Trump du prix Nobel d'économie.
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