
Culture
En avril 1955, la conférence de Bandung réunit vingt-neuf États d’Asie et d’Afrique fraîchement libérés du joug colonial, déterminés à affirmer leur droit à une voie autonome dans un monde dominé par l’affrontement entre Washington et Moscou. Bandung ne fut pas seulement un événement diplomatique : elle constitua un moment fondateur du futur Mouvement des non-alignés. Les participants y affirment le refus des tutelles politiques, militaires et économiques des deux blocs, et posent les bases d’une solidarité afro-asiatique émancipatrice.
Cette tentative de construire un espace souverain, affranchi des impératifs impériaux, prend un nom : le neutralisme positif. Il s’agit d’un non-alignement actif, destiné à préserver la liberté stratégique des nouveaux États, et non d’une neutralité passive ou indifférente.
Mais Bandung ouvre aussi, pour l’Afrique, une voie tragique : celle de dirigeants qui, en voulant incarner ce neutralisme positif, deviennent des cibles. Patrice Lumumba en est l’exemple le plus emblématique.
L’arrestation de Lumumba sous supervision de l’ONU
À l’indépendance du Congo, le 30 juin 1960, Lumumba adopte sans équivoque cette ligne politique : refus d’être un pion dans la guerre froide, exigence du respect de la souveraineté congolaise et appel à l’ONU pour empêcher la balkanisation du pays. Pourtant, quelques jours plus tard, éclate la sécession du Katanga — loin d’être un mouvement spontané, puisqu’elle est alimentée par les intérêts miniers belges et des réseaux politico-militaires de l’ancienne puissance coloniale. Le Katanga devient de fait un protectorat officieux de Bruxelles, permettant d’échapper au contrôle du gouvernement central l’uranium, le cuivre et une grande partie de la richesse nationale.
La Belgique ne se contente pas de soutenir la sécession. Elle agit au plus haut niveau diplomatique pour empêcher l’ONU d’intervenir. Des archives rapportent que le roi Baudouin, dans sa correspondance avec le secrétaire général de l’ONU Dag Hammarskjöld, plaide explicitement pour éviter toute opération contre le Katanga. Lumumba, déjà isolé par les puissances occidentales, se retrouve ainsi affaibli.
Il tente d’abord de mobiliser les États-Unis pour mettre fin à la sécession, puis, face à leur refus, se tourne vers l’URSS en pleine guerre froide. Pour Devlin, officier de la CIA, cette démarche fournit l’« alibi » qui mènera à son élimination. Selon le sociologue Ludo De Witte, auteur d’L’Assassinat de Patrice Lumumba, la lettre du roi Baudouin à Hammarskjöld joue un rôle déterminant dans l’attitude de l’ONU. En juillet, Hammarskjöld se rend même au Katanga alors que Lumumba l’invitait à Léopoldville.
La suite est tragiquement connue. Lumumba, cherchant à rejoindre Stanleyville, est arrêté à Mweka par des Casques bleus ghanéens confrontés à un vide de directives. Le capitaine du contingent contacte directement Hammarskjöld, qui recommande de remettre Lumumba aux autorités de Léopoldville — alors contrôlées par ses adversaires politiques (Nendaka, Kasavubu, Mobutu). Cette décision, loin d’être neutre, scelle son sort. Transféré ensuite au Katanga, il y est exécuté le 17 janvier 1961.
Aujourd’hui, la responsabilité occidentale dans cette élimination politique est largement reconnue par les chercheurs : les archives belges, américaines et onusiennes révèlent un processus coordonné contre un dirigeant jugé trop indépendant, trop imprévisible, trop hostile aux intérêts miniers, et perçu — à tort ou à raison — comme proche du camp soviétique. Lumumba incarnait une Afrique debout ; il fut abattu parce qu’il dérangeait.
Rwanda, 1994 : l’opération Turquoise et la reconstitution de l’armée génocidaire
Quarante ans plus tard, une autre tragédie africaine révèle un même mécanisme d’ingérence : l’opération Turquoise au Rwanda en 1994.
Officiellement placée sous mandat de l’ONU, l’opération vise à mettre fin aux massacres, protéger les civils et créer une zone humanitaire sûre. Mais de nombreux témoignages — dont celui de l’ancien officier Guillaume Ancel — décrivent une réalité différente : loin de neutraliser les forces génocidaires, l’opération facilite leur retrait massif vers le Zaïre, où elles se reconstituent.
Ancel rapporte que des ordres orientent l’action des troupes françaises vers la protection du gouvernement intérimaire hutu et des FAR, pourtant responsables du génocide, et visent à freiner l’avancée du Front patriotique rwandais (FPR), seule force combattant les génocidaires. Selon lui, sous couvert d’humanitaire, la France défend un vieux réflexe stratégique : préserver le « pré carré » francophone face à ce qui est perçu comme une poussée anglophone — le FPR étant soutenu par l’Ouganda.
Dans les semaines suivantes, les conséquences sont dramatiques. Les FAR et les miliciens Interahamwe traversent massivement la frontière et s’installent dans de vastes camps de réfugiés au Zaïre, à Goma et Bukavu. Ces camps, pourtant sous contrôle international, deviennent rapidement des bases militarisées : les ex-FAR y imposent leur loi, détournent l’aide internationale, reprennent l’entraînement et organisent des incursions meurtrières au Rwanda.
Des documents américains déclassifiés en 1996 confirment que ces groupes utilisent les camps comme bases arrière pour attaquer le Rwanda, menaçant directement les civils.
Face à cette menace, Kigali décide d’intervenir militairement au Zaïre en octobre 1996. Cette opération déclenche la Première puis la Seconde guerre du Congo, ouvrant un cycle de violence régionale qui dure depuis trente ans.
Deux histoires, une même logique
Le parallèle est saisissant :
• Dans les deux cas, un État africain tente de maîtriser son destin :
• le Congo de Lumumba, par le neutralisme positif ;
• le Rwanda post génocide, en cherchant à garantir sa sécurité.
• Dans les deux cas, l’ingérence occidentale, guidée par des intérêts stratégiques, miniers ou géopolitiques, contrarie cette quête d’autonomie.
• Dans les deux cas, le discours officiel est humaniste, mais les actes privilégient des intérêts européens :
• contrôle économique au Katanga ;
• défense du pré carré francophone dans les Grands Lacs.
Ces deux tragédies rappellent que l’Afrique n’a jamais cessé d’être un terrain de projection des rivalités impériales, même sous couvert d’opérations multilatérales. Elles montrent que la promesse de Bandung — celle d’un monde où les peuples décolonisés choisiraient librement leur avenir — n’a jamais été pleinement respectée.
Au fond, une question demeure : combien de temps encore l’Afrique devra t elle supporter le poids de la géopolitique des autres ?
Nous exprimons une nouvelle fois notre gratitude à M. Charles Lututa, expert de la région des Grands Lacs, pour la clarté de ses éclairages et la profondeur de son analyse, qui permettent de mieux comprendre les enjeux actuels à la lumière de l’Histoire.
*Les Amis de la CEPGL
Le code à 7 caractères (précédé de « @ ») à côté du Nom est le Code MediaCongo de l’utilisateur. Par exemple « Jeanne243 @AB25CDF ». Ce code est unique à chaque utilisateur. Il permet de différencier les utilisateurs.
Les plus commentés
Afrique Qualification de la RDC au Mondial : les réactions du Rwanda divisent
01.04.2026, 12 commentairesPolitique Les 117 « péchés » de la Constitution dévoilés par Dieudonné Nkishi
31.03.2026, 10 commentairesPolitique Crise sécuritaire dans l’Est de la RDC : Paul Kagame reconnaît implicitement la responsabilité de Joseph Kabila dans son association avec l’AFC/M23
03.04.2026, 9 commentaires
Ils nous font confiance