
Société
Lovanium : une université née dans la tension entre missions religieuses et modernisation coloniale
Avant 1954 : le rôle des Jésuites et de l’UCL
Avant même Lovanium, l’Université catholique de Louvain (UCL) avait fondé deux institutions
importantes au Congo belge :
* FOMULAC (1926), centre médical destiné à former des infirmiers et mener la recherche en médecine tropicale.
* CADULAC (1932), centre agronomique à Kisantu, destiné à former des agronomes congolais.
Administrées avec les missions, notamment les Jésuites, ces institutions serviront de base scientifique au futur projet universitaire.
1949–1953 : mandat des Jésuites pour fonder une université
En 1949, le Délégué apostolique confie officiellement aux Jésuites la tâche de préparer une université catholique au Congo belge. Ils acquièrent alors le terrain de Kimwenza, où les premiers pavillons sont construits en 1953. Plusieurs milieux coloniaux étaient opposés à la formation d’une élite africaine, craignant qu’elle n’accélère les revendications politiques.
Les Jésuites eux-mêmes privilégiaient un cycle pré-universitaire, par prudence pédagogique… ou politique.
L’irruption de Mgr Luc Gillon : bâtisseur et stratège
Selon les archives, Mgr Luc Gillon (physicien nucléaire, formé à Louvain et Princeton) est envoyé au Congo en 1954 pour inspecter les travaux. Il devient ensuite recteur fondateur de Lovanium, de 1954 à 1967.
En fin stratège, Gillon trompe la vigilance les Jésuites en prétendant ne créer qu’un centre pré-universitaire. Face aux Jésuites conservateurs et à l’administration coloniale, l’UCL voulait un projet plus ambitieux.
Grâce à Mgr Gillon, L’UCL reprend fermement le projet en 1954, malgré les réticences coloniales.
Désireux de créer une université moderne, Gillon s’allie rapidement au ministre des Colonies, Auguste Buisseret.
Le rôle décisif d’Auguste Buisseret (1954–1958)
Auguste Dieudonné Eugène Buisseret, libéral wallon, avocat et défenseur des droits humains, fut un militant de l’égalité entre Congolais et Européens, promoteur d’un enseignement public et laïc au Congo, il fut ministre des Colonies de 1954 à 1958.
Buisseret voulait réduire le monopole religieux sur l’enseignement colonial et développer les écoles publiques, l’enseignement supérieur officiel, une université laïque.
Le « deal » Gillon–Buisseret
Mgr Gillon obtient le soutien financier de l’État belge pour Lovanium (1954) en échange, Buisseret obtient la création de l’Université officielle laïque d’Élisabethville, fondée en 1956. Ce compromis évite un conflit ouvert entre libéraux et clergé catholique.
L’Université Lovanium (1954–1971) : phare intellectuel d’Afrique centrale
Officiellement fondée en 1954, Lovanium devient la première grande université moderne d’Afrique francophone subsaharienne, l’un des trois établissements les plus prestigieux du continent, avec Ibadan et Makerere, avec un campus ultra moderne au Mont Amba. Elle développe aussi le premier site africain doté d’un réacteur nucléaire TRIGA I (1959) sous l’impulsion de Gillon.
La formation de l’élite africaine : quelques figures majeures
1. Étienne Tshisekedi
Premier Congolais diplômé en droit de Lovanium, docteur en droit en 1961. Il deviendra en1960 vice commissaire général à la Justice. Puis il jouera un grand rôle dans l’histoire politique du Zaïre parce qu'il sera le premier à créer un parti politique d’opposition en 1980 dénommé UDPS . il sera le 1er ministre de la CNS (conférence nationale souveraine) en août 1992.
2. Mgr Tharcisse Tshibangu
Deviendra docteur en Théologie et par la suite Premier recteur congolais de Lovanium (1967 1971).par la suite, il sera recteur de l’UNAZA (université nationale du Zaïre) qui remplace Lovanium.
3. Barthélemy Bisengimana
Premier ingénieur civil africain en électricité diplômé de Lovanium(1961) venu du Rwanda du collège Astrid en 1956. surnommé le « MAZARIN DU ZAIRE »qui sera l’homme puissant et stratège de la consolidation du pouvoir de Mobutu de 1965 à 1977
4. Albert Ndele, diplômé en Sciences économiques en 1958 qui sera vice-président du collège des commissaires généraux en septembre 1960. Économiste, il fut le futur gouverneur de la Banque nationale du Congo de 1961 à 1970
5. Prosper madrandele Tanzi, diplômé en sciences politiques et administratives en 1960, il fut le 1er noir directeur général de la REGIDESO en 1960.Ensuite il deviendra membre du bureau politique, Secrétaire généal et enfin Directeur politique du MPR(Mouvement Populaire de la Révolution) parti état.( 1970-1974)
6. Ngendandumwe Pierre (Premier ministre du Burundi)sorti du Lovanium en 1960, diplômé en Sciences politiques et administratives. Est devenu 1er ministre du Burundi. Il fut assassiné le 15 janvier 1965.
7. Martin Belinga (Cameroun, diplomate) après sa sortie de Lovanium, il deviendra Conseiller Spécial du président Biya puis ambassadeur du Cameroun aux Nations Unies.
8. Mengistu Haile Mariam : diplômé de Lovanium en bachelor in Economics qui deviendra le chef de la junte militaire qui a renversé l’Empereur Hailé Selassie en Ethiopie. Il vit aujourd’hui en exil au Zimbabwe.
9. Gerard Kamanda wa kamanda, diplômé de Lovanium en droit en 1964, ancien secrétaire général adjoint de l’OUA, Secrétaire général à la présidence de la république du Zaïre en 1966, Ancien vice-1èr ministre et ministre de la Justice et des Affaires étrangères, un cerveau qui maitrisait les enjeux entre l’Occident et l’Afrique.
L’apport de Lovanium à l’élite africaine
Entre 1954 et 1971, Lovanium a formé les premiers cadres du Congo, du Burundi, du Rwanda, du Cameroun, de Centrafrique et d’Éthiopie, fourni une élite politique (ministres, diplomates, hauts fonctionnaires), produit médecins, ingénieurs et scientifiques de niveau international, contribué à la modernisation des institutions nationales après les indépendances.
Conclusion
L’Université Lovanium fut déterminante dans la formation de l’élite africaine moderne, grâce à l’ambition intellectuelle de Mgr Gillon, alliant une infrastructure universitaire avancée, et à un programme exigeant orienté vers l’excellence scientifique. Aujourd’hui, son héritage vit à travers
l’Université de Kinshasa.
Et demain ?
Dans la perspective d’une CEPGL renouvelée, on peut envisager la mise en place d’une coopération interuniversitaire régionale capable de faire émerger une nouvelle élite, porteuse d’une identité commune aux Grands Lacs, d’un humanisme partagé et d’une vision dépassant les frontières
nationales. Le chemin reste long, mais toute vision finit par créer sa propre dynamique. L’Histoire nous rappelle que les fondations d’une telle coopération avaient déjà été posées, en leur temps, par l’Université de Lovanium.
Nous exprimons une nouvelle fois notre gratitude à M. Charles Lututa, expert de la région des Grands Lacs, pour la clarté de ses éclairages et la profondeur de son analyse, qui permettent de mieux comprendre les enjeux actuels à la lumière de l’Histoire.
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