Sonia Rolley : Quel message êtes-vous venu faire passer au président Tshisekedi ?
Michelle Bachelet : Je lui ai parlé de tous les sujets de préoccupation relatifs aux droits de l’homme en RDC. Mais j’ai insisté sur le besoin de poursuivre les enquêtes, de poursuivre les responsables de violation. Il n’y a pas de paix et de stabilité possibles sans justice ou bien sûr sans réparation pour les victimes. J’ai fait mention de la situation en Ituri – où je me suis rendue. Nous avons publié un rapport sur les violences dans le territoire de Djugu, des crimes que nous avons qualifiés de crimes contre l’humanité.
Est-ce que cette visite a confirmé pour vous les soupçons de vos équipes d’enquête qui avaient parlé de crimes contre l’humanité, voire de génocide ?
Nous avons pu confirmer les crimes contre l’humanité. Pour ce qui est du crime de génocide, il faut poursuivre les enquêtes pour voir si tous les critères constitutifs d’un crime de génocide sont réunis pour pouvoir le qualifier comme tel. Mais peu importe la manière dont vous l’appelez, c’est horrible ce qui s’est passé là-bas, vraiment terrible. Et la majorité des victimes proviennent de la communauté Hema. Notre travail là-bas n’est pas terminé. On continue de surveiller et de produire des rapports.
Jusqu’à présent, c’était la Cour pénale internationale qui s’était occupé des crimes les graves commis pendant la guerre en Ituri, est-ce que vous avez l’impression que la justice congolaise est prête à juger ces crimes ?
J’ai rencontré les autorités judiciaires militaires là-bas. Elles recherchent les responsables, elles en ont déjà arrêté plus de 55.
Quinze ont déjà été condamnés – dont des officiers de l’armée et de la police. Mais la justice militaire doit recevoir plus de soutien. Elle manque de moyens matériels et humains. Elle a du mal à se déplacer et demande l’aide de la Monusco. Les magistrats militaires sont convaincus de l’importance de juger ces crimes.
Pour ce qui est du Kasaï, ce sont des militaires sur lesquels la justice militaire avait déjà enquêté, l’ONU avait déjà enquêté, se sont retrouvés à commettre de nouveaux crimes et n’ont jamais été arrêtés depuis. Il reste un problème d’impunité au Congo.
Nous avons vraiment travaillé dans ce pays, nous avons apporté notre soutien, mais c’est vrai que nous trouvons aussi que les procédures traînent en longueur. Mais au Kasaï, les autorités nous ont demandé de l’aide pour les fosses communes. Il y a des experts en techniques médico-légales qui sont arrivés. Et j’espère que cela va permettre de faire avancer ces dossiers. Tout est très lent, même pour ce qui est du dossier des experts de l’ONU, Michael Sharp et Zaida Catalan.

L’ouverture de fosses communes au Kasaï et l’identification des victimes, c’est quelque chose qu’on vous a promis ?
Comme je vous l’ai dit avec l’arrivée d’experts, j’espère vraiment que cette occasion sera saisie parce que la population du Kasaï a vraiment besoin de connaître la vérité.
Il n’y a eu que très peu de cas de militaires qui ont été jugés pour avoir tiré sur la population. Même chose pour les milices proches du gouvernement, comme les Bana Mura, des enquêtes sont ouvertes, on parle même d’esclaves sexuelles mais rien n’est fait. Est-ce qu’il n’y existe pas encore un deux poids, deux mesures sur le Kasaï ?
C’est pour ça que je pense qu’il faut travailler à l’identification des victimes, mais aussi renforcer la justice civile pour mettre fin à l’impunité. Si j’en crois ce que m’ont dit le ministre des Droits de l’homme et le président, ce sera bientôt une réalité.
On a fait une enquête sur RFI qui a identifié des officiers qui ont participé à ces massacres. À l’heure actuelle, aucun n’est poursuivi. Même sous le président Tshisekedi, ils conservent des positions très importantes dans l’armée.
Malheureusement, je vous dirais que dans bien des pays à travers le monde, il est plus facile de juger les subalternes que les officiers supérieurs. Cela arrive dans mon pays, comme dans d’autres, mais on va continuer à surveiller la situation et à conseiller le gouvernement, pour essayer d’obtenir que les responsables de ces violences soient jugés.
À l’arrivée au pouvoir du président Tshisekedi, il y avait un grand espoir avec l’ouverture de l’espace démocratique. Un an après, les organisations de défense des droits de l’homme congolaises s’inquiètent du fait qu’il y ait de moins en moins de liberté de manifester. Est-ce que cela vous inquiète aussi ?
Ce que je dois dire, c’est que dans les réunions que j’ai eues avec la société civile, elle a reconnu quelques avancées en termes de droits civils et politiques, elle reconnait cela, mais ces organisations insistent pour qu’on mette fin à l’impunité.
Les forces armées congolaises transfèrent régulièrement des prisonniers, civils comme militaires, à des régimes comme les régimes rwandais et burundais, sans que l’ONU ne puisse s’assurer de ce qui leur arrive par la suite. Ces transferts sont régis par des textes, ce sont les conventions de Genève. Est-ce que ça vous inquiète ?
Oui, nous avons mentionné que nous pensons que toutes ces conventions et traités doivent être respectés et en particulier pour les pays qui les ont ratifiés. Cela nous préoccupe de voir des gens déportés contre leur volonté et que les conventions de Genève ne sont pas appliquées.







